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Capitanul Volkonogov a evadat
film 2021
LE CAPITAINE VOLKONOGOV S’EST.ÉCHAPPÉ
DU 29/03/2023 AU 25/04/2023Coup de coeur
URSS, 1938. Au pic de la Grande Terreur, Staline purge ses propres rangs. Le Capitaine Volkonogov – bras bien armé de la loi soviétique et gradé du NKVD, service national de sécurité ancêtre du KGB – se sait à son tour condamné et parvient à s’échapper. Dans sa fuite, il est frappé d’une vision qui éveille brutalement sa conscience : pour sauver son âme, il devra se confronter aux familles de ses victimes et obtenir leur pardon. Déterminé, le capitaine s’engage alors à leur rendre visite, l'une après l'autre. En violant le secret d’état, Volkonogov va déclencher une féroce chasse à l’homme à travers Leningrad.
Thriller politique au déroulement implacable, Le Capitaine Volkonogov s'est échappé démantèle les rouages de la mécanique répressive. Sous couvert de servir la patrie, elle fut responsable du plus grand massacre d’État jamais perpétré en temps de paix. Le film s'enracine dans la symétrie démesurée des bâtiments, des palais délabrés et des usines dans lesquelles se lit l’imprégnation de la violence. Il confronte la responsabilité individuelle à l’application du fameux article 58 : manœuvres dialectiques pour forcer les aveux et recours récurrent à des « méthodes spécifiques » pour que les ennemis potentiels du régime s’accusent d’eux-mêmes. Par la présence hypnotisante de Yuriy Borisov, jeune acteur imposant et magnétique (découvert dans Compartiment n°6 et La fièvre de Petrov), le film prend une dimension mystique, paradoxale dans une époque de socialisme qui voulait faire table rase du passé religieux et historique. Depuis la guerre en Ukraine, cette incarnation funèbre d’un tortionnaire s’humanisant n’a pas pu sortir en Russie et ses réalisateurs vivent en exil.
Courte remarque
Un film multiple, presque étrange, mélangeant thriller, dystopie, apparitions fantastiques, et fresque historique. Magnifique prestation du maintenant bien célèbre Yuriy Borisov, et de Nikita Kukushkin qui bouleverse chacune des scènes dans lesquelles il apparaît. J'espère que l'exil des deux réalisateurs leur permettra de continuer à faire des films d'une telle énergie.
===========================================================Le Capitaine Volkonogov s'est échappé: verbatim
Lundi 17 avril 2023
Réalisé par Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov, Le Capitaine Volkonogov s'est échappé est un film russe sorti en France le 29 mars 2023. Sa projection au cinéma Le Balzac, le 11 avril, fut l’occasion d’un dialogue organisé par L’Histoire entre Sabine Dullin, professeure à Sciences Po et spécialiste de l’histoire de l’Union soviétique, et Antoine de Baecque, historien et critique du cinéma.
Cette rencontre s’est tenue en l’absence des réalisateurs, vivants en exil au Kazakhstan depuis le début de la guerre en Ukraine.
Pourquoi un film sur la Grande Terreur ne peut-il pas sortir en Russie ?
Sabine Dullin : Le film avait obtenu l’autorisation de sortie en août 2021. Toutefois, la guerre en Ukraine a remis en cause sa sortie en salle. Le producteur Evgeni Nikishov a donné un interview en avril 2022 au moment où cela aurait dû avoir lieu pour dire qu'il ne voyait pas de perspective de distribution pour un film de ce genre à l'heure de « l'opération spéciale en Ukraine » et qu'on allait attendre l'automne. Central Partnership le distributeur qui appartient au groupe Gazprom-Média n'a pas donné suite et a annulé la sortie. Mais le film s'est tout de même retrouvé sur l'internet russe et sa diffusion sur des plateformes de streaming semble avoir été faite à l'initiative d'un producteur du film. La censure n'est donc pas complète. Les réalisateurs font un film sur la grande Terreur sans intention de faire des parallèles avec le temps présent. Mais le film les établit de fait. En racontant un passé très douloureux aux Russes qui ne le connaissent plus, le film agit à la manière de l'ONG Mémorial interdite depuis décembre 2021 et qui menait le travail de mémoire sur les crimes du stalinisme. La stigmatisation des « agents de l'étranger » dans la Russie actuelle résonne avec les accusations d'ennemis du peuple et de cinquièmes colonnes de la grande Terreur qu'évoque magistralement le film.
Pourquoi et comment la Grande Terreur (1936-1938) s’est-elle mise en place ?
Sabine Dullin : Dans la société stalinienne, on entend forger l'homme nouveau et la femme nouvelle. L'épuration des éléments socialement nuisibles, politiquement suspects, des contre-révolutionnaires, des saboteurs, des traîtres est une entreprise de longue haleine, une ingénierie sociale. Elle a commencé au début des années 1930 avec la dékoulakisation lors de la collectivisation des campagnes. L'assassinat de Sergueï Kirov, un proche de Staline en décembre 1934, provoque le début d'une épuration massive du Parti communiste. Les menaces extérieures font qu'on déporte des nations jugées non fiables aux frontières comme les Polonais ou les Coréens. Mais avant l'ouverture des archives, on ne connaissait pas grande chose de cette Grande Terreur. Robert Conquest aux Etats-Unis la décrivait comme l'épuration des anciens compagnons de Lénine et de tous les cadres de l'Etat-Parti. Une Grande Terreur contre les élites dont les procès de Moscou et les aveux des vieux bolcheviks reconnaissant des crimes insensés sont l'épisode le plus connu. Mais, ce n’était que la partie émergée de l’iceberg. 10 % des victimes. Au début des années 1990, les historiens de Mémorial ont découvert dans les archives les opérations secrètes de 1937-1938 lancées par Staline et Nikolaï Iejov le chef de la police politique. Ces opérations de la Grande Terreur ciblaient des catégories sociales entières, des minorités nationales entières. 90 % des victimes. Durant ces deux années de Terreur, 750 000 personnes sont exécutées, et 1,5 million de personnes arrêtées.
Pour arriver à ces chiffres énormes, la logique a été celle des quotas par régions et par républiques définis par les chefs du NKVD et souvent dépassés. On sollicite les fichiers multiples de police, on élabore des listes de suspects, on constitue des dossiers, les juridictions d'exception appelées troïka formées du chef du Parti, du chef du NKVD et du procureur condamnent à tour de bras. Comme l'explique son supérieur à Volkonogov, l'URSS est « un Etat de droit » et tout doit se faire dans les règles. Dans le palais où travaillent les tchékistes de Leningrad, la torture est ainsi un appendice du travail bureaucratique. Il faut bien une signature des aveux dans le dossier d'instruction pour que l'exécution ne soit entachée d'aucune irrégularité ! Mais comme il faut faire du chiffre, il faut aussi torturer de manière à boucler un cas le plus vite possible avant de passer au suivant.
Dans le film, on exécute ceux qui ont mené la Grande Purge pendant 2 ans. C’est l’histoire de la fin de la Grande Terreur.
Sabine Dullin : C'est à l'automne 1938, le moment où les bourreaux deviennent victimes. Staline arrête la machine de l'épuration, met en cause les méthodes spéciales employés et s'en prend à Nikolaï Iejov, le chef de la police politique, qui est arrêté et condamné. A l'époque, la police politique s'appelle le NKVD mais on continue à appeler ses membres les tchékistes du nom de la Tchéka née avec la révolution russe. La chute de Iejov entraîne celle de ses collaborateurs dans les Républiques et les régions, ceux même qui ont mené les opérations de la grande Terreur. Le chef de Volkonogov, le major Gvozdev se suicide pour échapper à l'arrestation comme le vrai Mikhaïl Litvin, chef du NKVD de Leningrad, connu pour avoir pratiqué largement la torture. Le rouge sang de la cerise ou du cassis évoqué comme jus préféré par Veretennikov, l'ami du capitaine, rappelle une blague qui circulait sur le goût des bais de Litvin. La purge de toute la brigade de Volkonogov démarre. C'est la raison de sa fuite.
C’est vraiment un film sur cette sorte de communauté de tchékistes, on ne voit pas de haute hiérarchie. Mais on la sent, on sent que les ordres arrivent d’en haut.
Sabine Dullin : Le film ne montre pas la chaîne de commandement descendante depuis Moscou et le bureau de Staline. Il montre les exécutants de la Grande Terreur à la direction régionale du NKVD de Leningrad. Les purges à Leningrad ont été particulièrement violentes et massives. La ville était aux yeux de Moscou suspecte. Sergueï Kirov y avait été assassiné. L'intelligentsia y était nombreuse. L'opposition à Staline plus forte. C'était une ville située à 30 km de la frontière de la Finlande, proche des ennemis. Dans le film, on y aperçoit sur un mur de brique la reproduction street art d'un tableau de Malevitch : La charge de la cavalerie rouge. Un rappel de l'avant-garde artistique. L'ancienne Petrograd était la capitale de la révolution. Plutôt que des drapeaux dans les rues, cet héritage révolutionnaire à la fois piétiné et récupéré par Staline éclate dans le rouge flamboyant des joggings des tchékistes...
Comment cette année 1938 s’inscrit-elle dans le contexte international ?
Sabine Dullin : L'Union soviétique est alors sous la menace des Japonais à l'Est qui sont en Mandchourie et en Chine. A l'Ouest, les États hostiles du Sud au Nord de la Roumanie, de la Pologne, des Pays Baltes, de la Finlande sont perçus comme une place d'armes possible pour l'Allemagne nazie qui vient de signer un pacte anti-Komintern, donc anti-communiste avec le Japon et l'Italie. La guerre entre le fascisme et l'antifascisme a déjà commencé à l'autre bout du continent, en Espagne où s'opposent depuis 1936 les Républicains et les franquistes. Staline est à ce moment-là dans le camp antifasciste (cela changera avec le pacte germano-soviétique en août 1939). Il aide à sa manière les Républicains espagnols mais en essayant de noyauter leurs rangs et d'en éliminer anarchistes et surtout trotskistes. Le terme de « cinquième colonne » vient de la guerre civile espagnole. Il s'agit des traîtres infiltrés dans son propre camp et au service de l'adversaire. Staline en fait un usage immédiat en URSS en faisant pourchasser les ennemis intérieurs reliés aux ennemis extérieurs. Le vocable « hitléro-trotskistes » inventé à ce moment-là en dit long sur les amalgames forgés au nom de la cinquième colonne. L'enfant à qui Volkonogov demande le pardon et qui lui répond qu'il ne l'aura jamais a eu son père engagé dans la guerre d'Espagne torturé par les franquistes avant de l'être par les tchékistes, au préalable de son exécution. On peut trouver bizarre qu'un régime qui se sent en danger de guerre en vienne à purger y compris les officiers de l'Armée rouge et tout son État-Major. Mais pour Staline, la vraie garantie de sécurité n'est pas la compétence d'un général comme Toukhachevsky ancien officier de l'armée tsariste rallié à l'Armée rouge, mais la loyauté et le dévouement des jeunes comme Joukov qui lui doivent tout.
Que penser de ce film en historienne ?
Sabine Dullin : Le film témoigne d'une très bonne connaissance des pratiques de la Grande Terreur et du discours qui les entourent. On voit la matérialité des dossiers. Les tchékistes travaillent les biographies de ceux dont ils doivent obtenir les aveux. On voit les interrogatoires : des scènes de violences et d'humiliation. Puis le bourreau à l'œuvre dans une cour pour des exécutions à la chaîne d'une balle dans la tête. Le moteur en marche d'une machine doit recouvrir le bruit des coups de feu car on est en pleine ville.
Les explications données à Volkonogov par Gvozdev, alias Litvin, disent parfaitement l'idéologie de la Terreur stalinienne qui n'a pas besoin de faits ni d'intentions. Les fusillés sont non coupables mais pourraient l'être et cela suffit à leur extorquer les aveux et à les exécuter, La profession (médecin) suffit ainsi à ce qu'on vous condamne pour empoisonnement comme ennemi du peuple contre-révolutionnaire selon l'article 58 du code pénal. Une tache dans la biographie suffit : avoir été paysan riche, avoir des parents à l'étranger, être polonais ou allemand, avoir eu des opposants dans la famille...
La force du film est cependant dans la transgression de ce régime de Terreur par un individu, le capitaine joué par Yuri Borisov. Cela met le système terroriste encore mieux en relief. Acte transgressif face au secret : Volkonogov sort son agenturnoe delo (dossier) ultra-confidentiel du bâtiment du NKVD. Il va montrer aux parents de ses victimes leur acte de décès. Celui-ci n'était jamais montré à la famille. La fille porte ainsi des colis à son père médecin sans savoir qu'il est mort. L'incarcération sans droit de correspondance permettait de camoufler l'exécution. Au moment de la déstalinisation de Khrouchtchev et des premières réhabilitations, l'État a parfois fabriqué des faux certificats avec une soit-disant mort de maladie ou d'accident après des années d'incarcération. Cela permettait à une veuve de toucher enfin une pension parce que son mari était décédé mais cela ne disait rien de la vérité de sa mort. Il faut attendre l'ouverture des archives dans les années 1990 pour que les historiens de Memorial effectuent le travail immense de redonner la vraie date et le lieu de décès aux familles, qui n'en savaient rien depuis des décennies. La volonté de se faire pardonner est aussi une transgression et aucun des interlocuteurs de Volkonogov n'y croit ou ne veut y croire dans une société où le mensonge et le parler faux est omniprésent et où bien souvent on a renié son fils ou sa femme pour survivre.
Un autre imaginaire est aussi présent, celui de l’athlète.
Sabine Dullin : Le film commence par une scène incroyable, une partie de volley au milieu des lustres de l'ancien palais et cela fait ressortir la carrure athlétique des tchékistes. Le jogging rouge vif qui est leur uniforme dans le film est une idée superbe. Tous les autres, les gens ordinaires, les victimes, sont vêtus de vestes matelassés ternes, couleur vert de gris. Les survêtements rouges donnent l'esthétique du surhomme communiste au-dessus des masses. Volkonogov habite pourtant comme les autres dans un appartement communautaire et prend le tramway pour aller au travail. Mais il est à part. Dans la cuisine collective comme dans le tramway, il domine. Même les femmes avec qui ils ont des rapports sexuels savent qu'ils sont d'un autre monde. Le culte du corps de l’athlète soviétique renvoie à la jeunesse, à la puissance virile, à l'homme nouveau. La statuaire réaliste socialiste célèbre ce corps athlétique.
Il y a un autre imaginaire présent, celui de la rédemption. Le camarade du capitaine Volkonogov, joué par le remarquable acteur de théâtre Nikita Kukushkin, est celui qui réoriente le scénario. Torturé et exécuté, il vient hanter le capitaine en fuite, lui intimer la nécessité de se racheter. Évidemment, on pense à l'univers de Dostoïevski, à Crime et Châtiment. L'avant-dernière scène du film, celle du rachat, a l'esthétique d’une piéta inversée, lorsque Volkonogov tient dans ses bras une femme mourante qui lui pardonne.
Est-ce qu’il existe un corpus du cinéma de la Grande Terreur ?
Sabine Dullin : Les films sur la Grande Terreur ne sont pas très nombreux en Russie. On préfère montrer les dernières années de Staline. Ceux qui existent portent habituellement sur les victimes comme Soleil trompeur (Nikita Mikhalkov, 1994). Le film est ici centré sur les bourreaux. En cela, il accompagne l'évolution de l'historiographie russe et occidentale de l'étude des victimes vers celle des « perpetrators », comme cela avait été le cas mais plus tôt dans l'historiographie sur la Shoah.
Le film joue beaucoup sur le rouge, et sur son inventivité graphique.
Sabine Dullin : La volonté de toucher un public plus jeune est très importante chez les réalisateurs. Leningrad filmé ici comme une ville d'arrière-cours miteuses et de palais décatis, les hommes en rouge qui sont les héros de l'histoire, tout ceci donne une tonalité dystopique, l'atmosphère d'un conte ou d'un cauchemar. Certains visuels font penser à Tarkovski. Le film navigue dans les grands genres du cinéma, de l'esthétique réaliste socialiste à la Tchapaïev (film des Vassiliev de 1934, un des plus célèbres de l’entre-deux-guerres), jusqu'à Stalker (Tarkovski, 1981). On peut aussi noter les influences américaines, comme celle du film d’horreur de Cronenberg, ou les scènes de torture à la Tarantino.
Ce thriller est très rythmé, avec une double quête : Volkonogov cherche les parents de ses victimes pour obtenir leur rachat, le nouveau major qui remplace celui qui s'est suicidé chasse le fuyard. L’esthétique n'a rien de classique. On n'y voit pas les grandes affiches de propagande, les portraits de Staline qui ornaient les rues et les bureaux. On y voit un dirigeable et surtout du rouge.
Propos recueillis par Charlotte Pangrazzi.
Sabine Dullin, professeure à Sciences Po et spécialiste de l’histoire de l’Union soviétique: livres
A lire : « La fuite de Volkonogov », Antoine de Baecque, L’Histoire n°506, avril 2023.
La fuite de Volkonogov
Antoine de Baecque dans mensuel
506
daté avril 2023
Un capitaine tente d'échapper à la terreur stalinienne.
URSS, 1938, au pic de la Grande Terreur, Staline purge ses propres rangs lors d'un des plus grands massacres d'État jamais perpétrés. En seize mois, d'août 1937 à novembre 1938, un million et demi de personnes sont arrêtées, 750 000 d'entre elles exécutées. Dans ce contexte paranoïaque de survie, Volkonogov, jeune et zélé militaire du régime, se sachant à son tour condamné, fuit et se cache. Traqué, il est frappé d'une vision : pour sauver son âme, il doit se confronter aux familles de ses victimes et obtenir leur pardon. Le Capitaine Volkonogov s'est échappé est une parabole politico-historique aux accents de thriller métaphysique : un bourreau découvre qu'il a une âme et qu'il peut la sauver. Bien sûr, les résonances de cette fable sont contemporaines : la culpabilité de l'armée russe n'est pas forclose aux purges staliniennes ; ses crimes de guerre ont dépassé la frontière du Dniepr...
Par son interprétation critique de l'un des chapitres les plus sombres de l'histoire russe, le film s'érige à rebours des directives officielles du pouvoir d'aujourd'hui. D'ailleurs, Volkonogov s'est échappé si loin qu'il n'a pas pu sortir en Russie et ses réalisateurs vivent en exil. Si le film revisite l'histoire soviétique, il s'empare également à sa façon de bien des styles révélateurs du cinéma russe, jouant avec énergie et vivacité avec les codes du polar, du fantastique, de l'effroi, du film de guerre, mais aussi du burlesque, de l'opéra ou de l'onirisme. L'action, souvent haletante, est mise au service de la déconstruction des rouages du système stalinien mais sans jamais rien sacrifier d'une liberté de tons, de sons et de couleurs qui fait de ce film un rubis taillé dans l'étoffe même du drapeau rouge.
Le capitaine Volkonogov s’est échappé (Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov, 2021)
PAR PIERRE D. ·

Pour se sauver, il faut affronter l’impardonnable
Comme ses collègues, le capitaine Fyodor Volkogonov1 ressemble étrangement à Poutine2. Même culte de la force, même machisme, même façon de se tenir droit, de marcher, de s’imposer aux autres. Comme Poutine dans sa jeunesse, il vit à Léningrad (redevenue Saint Pétersbourg en 1991)3. Que l’action du film ait lieu pendant les Grandes purges, d’août 1937 à novembre 1938 à l’époque du NKVD4, infiniment plus meurtrier que le FSB d’aujourd’hui, ne change rien au fait que le film, tourné en 20215, joue sur cette analogie6. Les gens du NKVD ont leur bureau dans de magnifiques locaux hérités du tsarisme, superbement décorés, dans lesquels ils font du sport, rangent leurs paperasses et convoquent leurs suspects (toujours coupables, par définition) – comme Poutine, qui se prétend lui aussi héritier des tsars. Les gars du NKVD sont tous habillés pareil : pantalon rouge, veste noire7. Se surveillant sans cesse mutuellement et surveillés par leurs chefs, ils peuvent chaque jour être « réévalués » – ce qui signifie, la plupart du temps, qu’ils sont envoyés au peloton d’exécution8. Ils sont tellement impopulaires qu’ils cachent leur métier à leur entourage, s’habillent en civil pour se dissimuler aux yeux du peuple, mais ils n’y peuvent rien, ils font peur. Quand Fyodor9 assiste au suicide de son commandant, le major Gvozdev, il comprend qu’il est le prochain sur la liste. Il cache ses archives dans un coin, quitte précipitamment son bureau, dévale les escaliers et s’enfuit. La suite du film est une course-poursuite dans les rues de la ville, de tramways en arrière-cours, d’escaliers lépreux en chambre minable, dont celle où sa petite amie, Raya, le trahit. Fyodor a torturé, menacé, humilié, menti, assassiné, et pendant sa fuite, ses souvenirs ne cessent de l’obséder. Son nouveau chef, le major Valery Golovnya, tuberculeux, part à sa poursuite. Il sait qu’il sera lui-même exécuté s’il ne retrouve pas Fyodor. Golovnya torture Kiddo Veretennikov10, le meilleur ami de Fyodor, qui lui donne de faux renseignements avant d’être exécuté. Cherchant à se cacher dans les bas-fonds de la ville, Fyodor est réquisitionné par la police, forcé de creuser les fosses communes dans lesquelles les exécutés sont jetés. C’est alors que le spectre de Kiddo sort de la fosse et lui dit : « Pourquoi tu es parti seul Fyodor, tu m’as laissé derrière toi. Ils m’ont torturé, tu sais, j’ai tout signé et je suis allé directement en enfer. Tous nos copains sont là. Ne sois pas stupide, Fyodor. C’est notre jugement éternel. Tu sais ce que c’est que la souffrance éternelle ? C’est comme ça, tout le temps, jusqu’à la fin des temps [il lui enfonce le bras dans les boyaux]. Ils11 m’ont demandé de te transmettre un message : Tu as une chance d’aller vers un autre endroit, pas ici vers le bas avec nous, mais à une condition : avant que tu meures, tu dois te repentir et trouver au moins une personne qui te pardonne ».
Dans la logique chrétienne du film, Kiddo propose un marché à Fyodor. Soit il obtient un pardon, un seul, et il ira au paradis, soit il ne l’obtient pas, et il rejoindra ses collègues en enfer. Une seule parole, d’une seule personne, peut engager tous les autres (tous ceux qu’il a persécutés) et le libérer entièrement. Fyodor ne perd pas un instant, il récupère ses archives dans les bureaux du NKVD, s’enfuit et se lance dans une première tentative : une femme qui croit que son père, professeur de médecine, est encore vivant. « Il était innocent » dit-il, « il a été exécuté ». Elle acquiesce, mais refuse de lui pardonner. Tandis que Fyodor se souvient de ce que lui avait confié Gvozdev12, on commence, au NKVD, à comprendre ses motivations. Le laisser rencontrer les familles, ce serait reconnaître une faute, mais il est hors de question pour cet organisme de laisser entendre qu’il a pu se tromper. Reconnaître une faute, ce serait les reconnaître toutes. De son côté, Fyodor ne renonce pas. Il rend visite à plusieurs victimes pour leur demander pardon. En réponse, une femme se met nue devant lui et répond : « tu ne pourras pas me joindre, je ne vis pas dans le même monde que toi ». Un bibliothécaire dont le fils a été exécuté prétend que ce n’est plus son fils, qu’il l’a rejeté, déshérité, il dénonce Fyodor à la police. Un ivrogne a raconté une blague stupide à sa femme, qui l’a répétée au marché, et pour cette raison a perdu la vie. « Va chercher une autre bouteille, et je te pardonne » dit-il à Fyodor, mais quand Fyodor revient, il s’est pendu. Un enfant lui demande s’il torture tout le monde, fait brûler ses dossiers et dit « Personne ne va vous pardonner ». Toutes ces tentatives échouent. « Tu n’iras pas au paradis » lui dit le major Golovnya, qui se sait lui-même mourant. Fyodor finit par crier son désespoir dans une cour d’immeuble, et là finalement quelqu’un le conduit à une vieille femme abandonnée de tous, dont la fille a été arrêtée. Elle s’est réfugiée dans le grenier et se laisse mourir. Encore vivante, Fyodor la lave avec humilité13. Presque immobile, elle le touche du bout des doigts. Alors le spectre de Kiddo apparaît et lui dit : « Tu as de la chance. Au Revoir Fyodor, on ne se reverra plus ». La vieille femme n’a pas articulé un seul mot, elle n’a pas explicitement prononcé son pardon, mais pour Kiddo, cela suffit. Fyodor peut mourir : il ira au paradis. Poursuivi sur un toit par Golovnya, il dit : « Si tu me tues maintenant, je vais directement au paradis. – Tu crois vraiment ça capitaine ? – Croire est un mot vague. Je me sens seulement… Je n’appartiens plus à ce monde. » Fyodor dit encore « merci » et saute dans le vide. Fyodor mort, personne ne sera au courant de rien. Golovnya est rassuré. Le NKVD peut laisser partir les parents des victimes qui auraient, éventuellement, pu aider Fyodor à quitter ce monde, avant même de mourir.
Comme tous les totalitarismes, la Grande Purge est impardonnable. Aucun pardon ni même aucune sanction ne seraient à la hauteur du mal fait. Par rapport à cette question, le film est ambigu. Il pose la question du salut, mais il ne la pose que pour une seule personne. Une seule personne est sauvée, et une seule personne sauve. Il n’y a pas d’autre rédemption envisagée. Même l’ami Kiddo, ce héros qui a fait preuve de courage et de fidélité, passera le reste du temps (une éternité) en enfer. L’expérience du capitaine Volkonogov n’est pas généralisable. Un homme, co-responsable des pires massacres, peut éventuellement aller au paradis, mais il ne s’agit que de cet individu-là et de personne d’autre. Si la rédemption du totalitarisme dans son ensemble est impossible, tout ce qui pourrait arriver, c’est que plusieurs, un certain nombre de responsables demandent pardon à ceux qu’ils ont offensés ou détruits – mais ce ne serait que des individus. Le film ne s’adresse pas à une collectivité, il ne propose aucune interprétation historique ou sociale. Il dit à chacun : pour ce qui te concerne, tu peux faire quelque chose. Tu peux te dissocier du système, tu peux dénoncer les complicités, mais tu ne peux pas le faire seul, il faut que de l’autre côté, une victime s’adresse à toi, éventuellement qu’elle te pardonne. Les regrets sont nécessaires mais pas suffisants, car on ne peut pas se pardonner soi-même.
Alors que le major Golovnya, presque mort à cause de sa maladie, appartient encore à ce monde, Fyodor l’a quitté, ou tout au moins il croit l’avoir quitté. Il ne se fait pas d’illusion, il sait que cette croyance n’a rien d’objectif, qu’elle est fragile, invérifiable, mais il y tient, car c’est ainsi qu’il donne sens à sa mort. Il ne veut pas être tué, aller à l’abattage passivement comme tous les autres assassinés par le régime, il veut se tuer, maîtriser les circonstances de sa mort. La mort étant certaine, la transformer en suicide lui procure une valeur. Personne ne se souviendra de lui, son histoire ne sera jamais racontée dans les livres, mais pendant 24 heures (la durée du film), un événement aura eu lieu14 : une mort qui signifie autre chose que l’affirmation brutale de la souveraineté nue du pouvoir.
La limite du film tient à son substrat chrétien. La demande de Fyodor n’est pas gratuite. Il a un but, un objectif : garantir son accès au paradis. Il ne s’excuse pas pour l’excuse, il ne demande pas pardon pour le pardon, il veut simplement, égoïstement, éviter les souffrances de l’enfer. Il a commis tant de fautes que tous ses dossiers ne peuvent pas être examinés en un jour, mais un seul pardon suffit pour les compenser – c’est ce qu’on pourrait appeler, dans un autre langage, une bonne affaire. Le geste est courageux, audacieux, mais il s’agit quand même d’une transaction. Le capitaine Volkonogov reste un capitaine, il ignore le pardon inconditionnel, et finalement se moque de la justice. La seule chose qui l’inquiète est son propre sort, et les victimes s’en rendent compte. Elles en restent à l’essentiel : les actions du NKVD sont impardonnables, et tous ses membres, tous ses complices sans exception, en sont responsables. Il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de pardon légitime.
- Interprété par Youri Borosov, un acteur présent dans cinq films en compétition dans des festivals la même année (2021), dont deux à Cannes Compartiment n°6 (Juho Kuosmanen) et La Fièvre de Petrov (Kirill Serebrennikov), et un à Locarno (Gerda, Natalia Koudriachova). Volkogonov a été présenté à Venise. ↩︎
- Le grand-père de Poutine, Spiridon, a été le cuisinier personnel de Lénine, et aussi de Staline. En 1941, son père a été membre d’une « unité de destruction » du NKVD. ↩︎
- Quoique l’oblast de Léningrad, autour du Golfe de Finlande, existe toujours. ↩︎
- Le FSB est le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, chargé des affaires de sécurité intérieure. Il est le principal successeur du FSK, lui-même successeur du KGB soviétique dissous en novembre 1991, lui-même successeur, entre autres, du NKVD. Le rôle du NKVD était de contrôler la population et la direction des organes gérant l’URSS. Ses chefs ne rendaient compte qu’à Staline, qui l’utilisa pour imposer et maintenir son autorité sur le pays. Il joua un rôle essentiel dans les Grandes purges de 1936 à 1938. À titre d’exemple, les ordres secrets de 1936 ont décidé de déporter au Goulag tous les Polonais vivant en URSS. Ont aussi été déportées les femmes, enfants et parents des personnes déjà arrêtées par le NKVD pour d’autres motifs. Le NKVD est responsable de la mort d’environ 3,5 millions de Soviétiques. Entre août 1937 et novembre 1938, 1,5 million de personnes ont été arrêtées et 750.000 d’entre elles exécutées. Un citoyen soviétique sur cent a été incarcéré, un sur deux cents mis à mort. ↩︎
- Terminé en 2021, présenté à la Mostra de Venise en septembre 2021, le film n’a pas pu sortir en Russie à cause du déclenchement de la guerre en Ukraine (février 2022). Le distributeur ayant renoncé à le distribuer dans son pays d’origine, il est sorti dans d’autres pays, dont la France en mars 2023. ↩︎
- Cependant le film a été tourné en Estonie. ↩︎
- Ce costume, qui n’est pas celui du NKVD historique, ressemble plutôt aux tenues des bandes organisées des années 80. ↩︎
- Les deux chefs du NKVD, Iagoda et Iejov, ont été exécutés en 1938, à six mois d’intervalle. ↩︎
- Fyodor est aussi le prénom de Dostoïewski, ce qui situe le film dans le prolongement de la réflexion sur le mal de Crime et Châtiment. ↩︎
- Si Fyodor est Dante, alors Kiddo est le Virgile de la Divine Comédie. ↩︎
- On peut se demander qui sont ces « Ils ». D’où Kiddo tient-il la certitude que, s’il arrache un pardon, Fyodor n’ira pas en enfer ? ↩︎
- Fyodor : Pourquoi prétendent-ils tous être innocents ? – Gvosdev : Tu as l’air d’un type intelligent, mais tu ne comprends rien à la dialectique. Souviens-toi : ils insistent pour dire qu’ils sont innocents parce qu’ils sont vraiment innocents. Les personnes que nous interrogeons ne sont pas vraiment des terroristes, des espions ou des saboteurs, mais il y a une raison pour laquelle ils arrivent ici, avec nous. Ce sont des gens sur lesquels on ne peut pas compter. Leur environnement est douteux ou certains de leurs parents ont été réprimés. Ils les ont désavoués, mais ils ont encore une dette à leur égard. Polonais ou Allemands, ce sont des espions potentiels, ils n’aiment pas la mère patrie. Dans les temps où nous vivons, le pays est entouré d’ennemis, la guerre est inévitable. Comment vont-ils se comporter quand elle va commencer ? Maintenant ils sont innocents, mais ils seront coupables plus tard. On ne peut pas attendre que ça arrive, donc on les exécute maintenant, tout de suite, à l’avance. – Fyodor : Donc tu dis que tu les forces à confesser des choses qu’ils n’ont pas faites et qu’ils n’avaient pas l’intention de faire ? – Gvozdev : Sers-toi de ta tête. On ne peut pas les enfermer ou les exécuter sans raison. C’est illégal. Nous vivons dans un État de droit, où toute punition doit être motivée par un crime, donc il faut un crime. Tu as compris ? ↩︎
- À la façon dont le Christ lave les pieds de ses disciples. Selon les auteurs, dans cette scène qui ressemble à une Pieta, Fyodor devient à cet instant capable de ressentir la
- la douleur d’autrui. ↩︎
- Le simple fait d’avoir demandé pardon est déjà un événement. ↩︎
S'évader du NKVDLe capitaine Volkonogov s'est échappé est un film de coulisses portant sur une thématique bien connue, et c'est cette dimension-là de captation à la marge qui en constitue l'argument principal à mes yeux. Les coulisses des grandes purges staliniennes de la fin des années 1930, juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale, vues à travers les yeux d'un membre de la police politique (le NKVD) précisément en charge de la mise en œuvre de cette répression — arrestations, interrogatoires, torture, exécution. Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov ont eu l'excellente idée de ne pas se lancer dans un réquisitoire trop évident sur l'horreur frontale mais plutôt de suivre le point de vue très subjectif de Volkonogov, hier tortionnaire et aujourd'hui victime du régime, dans sa fuite. Il en résulte un film original, dans l'environnement décrit, au plus près des hommes en rouge du Service de sécurité nationale, et un film haletant, dans l'échappée immersive d'un capitaine se sachant condamné, au creux d'un microcosme façonné par les persécutions politiques et leurs conséquences.
C'est annoncé assez tôt dans l'intrigue : la fuite prendra la forme d'une quête de rédemption pour le protagoniste, frappé d'une vision lui révélant que pour l'absoudre de ses crimes, il devra affronter le regard des familles des personnes qu'il a torturées et obtenir leur pardon. Le trait est un peu épais mais il a le mérite d'être annoncé clairement plutôt que de se cacher dans un coin, et cette configuration permet de se confronter nous aussi, aux côtés de Volkonogov, aux séquences répétées au cours desquelles il va présenter ses excuses. L'effet d'annonce, au sens où on sait qu'il va parcourir les fiches de renseignement du dossier qu'il a volé et se confronter à différentes situations difficiles, fonctionne vraiment très bien et nourrit une tension parallèle à celle de sa propre fuite.
Une fois la chasse à l'homme lancée, le film se structure ainsi autour de ces rencontres qui se succèdent entre un ancien bourreau (devenu proie) et des proches de personnes exécutées par le régime policier totalitaire. Il faut reconnaître à Youri Borissov un talent manifeste dans la composition du rôle-titre, partagé entre la peur, le traumatisme, la ténacité et la révélation quasi-mystique, et aux auteurs un talent formel incroyable dans la confection d'une ambiance graphique crédible et prenante. Les confrontations se déroulent dans des lieux à chaque fois très différents, et la première d'entre elles fait partie des plus marquantes — une séquence dans une morgue, au fond d'une cave, en compagnie d'une ancienne médecin. Il y a quelque chose d'indélébile dans ces séquences qui recherchent des petits bouts d'humanité au sein d'une déshumanisation par définition, doublé d'un sentiment tragique de pardon impossible.
Il y a aussi un équilibre persistant dans les rues de Léningrad transformée en ville-fantôme, avec d'un côté une inclination réaliste qui ne nous épargne pas quelques moments de violence crue et de l'autre côté cette dimension symbolique, allégorique, dans la recherche du pardon de la part d'un Sisyphe errant machinalement d'un parent de victime à un autre. La structure narrative est émaillée de flashbacks relativement brefs, alimentant souvent un climat froid et angoissant, qui portent sur des épisodes de la vie de Volkonogov, un épisode de torture (sans esbroufe, en appuyant juste comme il faut) par-ci, une démonstration de mise à mort (un peu trop appuyée dans sa tonalité glaciale à mon goût, avec les victimes qui défilent froidement comme du bétail, en miroir de la séquence finale) par-là.
Il ne faut donc pas rechercher dans Le capitaine Volkonogov s'est échappé une reconstitution précise, historique et exhaustive d'un système totalitaire, mais plutôt une sorte de tableau expressionniste partagé entre des visions d'horreur et des répétitions presque comiques, le film n'étant pas avare en humour noir — il faut voir Volkonogov réitérer ces "votre proche a été exécuté, il lui a été appliqué des méthodes spécifiques", comme une déformation professionnelle, suivi d'un laconique "pouvez-vous s'il vous plaît me pardonner ?", dans un état de faiblesse et d'apathie maximales. En résulte un voyage temporel et sensoriel, poisseux et étouffant, insistant sous certains aspects (qui se révèleront plus ou moins comme des entraves à l'appréciation) mais qui en tous cas m'a vigoureusement saisi.

Cinéma en salles: Le Capitaine Volkonogov s’est échappé
Auteur : Jean-Philippe DomecqArticle publié le 21 mars 2023Deux films terribles, à voir deux à trois fois pour passer le sentiment de crainte qui nous étreint la première fois : Le capitaine Volkonogov s’est échappé, de Natalia Merkoulova & Alexeï Tchoupov dont Jean-Philippe Domecq est ressorti envoûté, mais qui réussit le tour de génie d’être onirique avec ce que l’Histoire a d’effrayant : les grandes purges staliniennes et la quête de rédemption. En miroir, l’autre totalitarisme du XXème siècle, l’infâme moment du nazisme, l’auteur du Le film de nos films (Pocket) recommande La Conférence, sinistrement fameuse, où se décida la Solution finale le 20 janvier 1942…
L’année des pires purges de Staline
D’emblée le film nous plonge – c’est le sinistre cas de le dire – dans une atroce période historique telle qu’elle a pu être ressentie psychiquement, contexte et intériorisation à la fois. Assis derrière un beau bureau dans une salle vide et lambrissée, un jeune homme en uniforme mi cosaque mi NKVD relooké écoute la radio où l’on annonce, sur fond de chants patriotiques, qu’aujourd’hui en cette année 1938 la ville de Leningrad verra passer au-dessus d’elle un aéronef géant à la gloire des réalisations du Parti. Regard vague et sourire pâle, le jeune homme se lève comme un automate, va vers la fenêtre, et l’enjambe. Il meurt tête en sang sur les marches du palais, les premiers passants s’arrêtent à peine, du palais accourent les mêmes uniformes pour faire circuler et ordre de n’avoir rien vu, n’est-ce pas.On ne comprendrait pas que des êtres épais comme Staline, Poutine, Ceausescu ou Erdogan, pour ne mentionner qu’eux hélas, soient les plus durables gouvernants, si l’on oubliait qu’on peut être obtus et rusé, avoir pour seule intelligence celle qu’il faut pour repérer et éliminer ceux qui sont moins obtus que soi.Ainsi s’explique la plus Grande Terreur d’Etat jamais perpétrée en temps de paix, entre août 1937 et novembre 38 ; elle s’est interrompue comme elle a commencé, dans le silence public, par un ordre secret du madré Staline qui, ainsi que l’explique un des gradés de la police politique au jeune héros Volkonogov, a décidé de supprimer par avance tous ceux qui, par conviction communiste, par culture, intelligence, savoir scientifique, pourraient voir clair.Un million et demi de personnes (sans épargner adolescents ni vieilles femmes,afin de se prémunir des familles) seront arrêtées et 750 000 d’entre elles exécutées,ce qui fait au total : un citoyen arrêté sur cent, un sur deux cents mis à mort.
Une minutieuse reconstitution Le capitaine Volkonogov Photo Kinovista dist
L’horreur légale
La scène la plus éprouvante du film se situe dans l’arrière-cour du palais de police politique, où le gradé ordonne d’enclencher le moteur du tracteur suffisamment bruyant pour « mettre la musique » qui couvrira chaque détonation d’exécutions une à une contre le mur souillé ; le bourreau est félicité parce qu’il tue derrière la nuque sans dépenser plus d’une balle. Lorsqu’on ordonne à un jeune soldat de faire de même devant les autres, c’est pour le et les mouiller, en le tétanisant. Par sa froideur monotone, cette séquence illustre le mécanisme de cette horreur moderne qui achève les innocents qu’on a suffisamment torturés pour qu’ils avouent n’importe quoi et deviennent des « ennemis du peuple ». Une séquence de torture s’achève non pas par asphyxie, comme pour l’ami du héros, mais par déshabillage et bastonnade à mort d’un vieux scientifique qui persiste à expliquer qu’il fait le contraire de ce dont on l’accuse, repérer des souches potentielles d’épidémie et non les mettre en circulation.
Pour autant, le film ne recherche pas le spectacle de la violence pour la violence, aucune complaisance morbide, car les deux auteurs focalisent sur « l’esprit » de cette logique d’Etat ; sur son effet dans le psychisme et les comportements. Les deux auteurs en ont trouvé l’art, l’implacable vision, avec un sens de l’innovation qui produit un effet spectral et nous laisse lessivé.

Une atmosphère captivante – Le capitaine Volkonogov Photo Kinovista dist
Tel un rythme de rails dans la nuit…
Les gens vivaient alors comme on les voit oscillant et mornes dans le lourd tramway dans la nuit peu éclairée du « communisme c’est le socialisme plus l’électricité »… Il suffit qu’une Tatra, voiture noire soviétique grosse et molle, ralentisse le long des rails, pour que les citoyens admettent qu’un homme en cuir vienne leur dire de descendre. Le son du tramway est amplifié par référence à l’écho indéfini du wagonnet qui entraîne les trois protagonistes de Stalker, fameux film post-apocalyptique de Tarkovski, dans « la Zone » interdite où aurait eu lieu un accident nucléaire. La référence au cinéaste russe n’est pas déplacée, tant les deux co-réalisateurs et scénaristes de ce film prolongent et renouvellent le grand art cinématographique russe. Pendant que nous tient en haleine comme un thriller la poursuite du jeune capitaine Volkonogov qui ne veut plus participer aux purges staliniennes, la ville de l’époque nous apparaît tel un labyrinthe de futur dans le passé (il faut créer l’expression pour ce chef-d’œuvre), avec ses dédales, ses murs couverts de graffitis réalistes-socialistes délavés, ses débris industriels de partout, sa poussière ocre même la nuit.
La quête éperdue de rédemption
Le héros fuit avec un des sinistres dossiers où la bureaucratie consigne l’identité et les aveux extorqués par monceaux de dossiers. Et il va demander pardon aux membres des familles qui ne croient pas à l’horreur ou la secondent pour n’en être pas victimes à leur tour après fils ou épouse. Chacun de ces personnages, tous en vérité dans ce film, est interprété avec le brio spécifique à l’école d’acteurs russes, probablement la seule à produire un art dramatique aussi universel que celui de l’Actor’s Studio américain. Et alors, celui qui interprète le capitaine Volkonogov, Yuriy Borisov, réalise une stupéfiante performance, parce que, tout en nous entraînant par son physique athlétique courant de couloirs en toits, escaliers et ponts, il module dans son regard l’évolution de sa quête de 24 heures d’unité dramatique : dans ses yeux il y a d’abord la traque pour sauver sa peau, mais bientôt il cherche le regard des victimes pour implorer son salut sacrificiel. Dostoïevski aurait adoré réaliser ce film. Mais aussi on pense à Nicolas Gogol : dans son roman Les Ames mortes l’anti-héros arriviste fait le tour des grands propriétaires voisins pour leur demander les noms de leurs serfs récemment morts, afin de se les attribuer et bientôt mesurer comme eux sa fortune au nombre d’«âmes» dont on se flattait de se dire propriétaires et par quoi l’on mesurait sa richesse à l’époque. Volkonogov, lui, c’est le pardon des offenses dont il essaie de faire l’aumône.
- Un rus: Am venit sa va cer iertare!
- Nota bene: autorii filmului traiesc in exil, dar unde precis? Nu stiu.Am gasit trei informatii contradictorii: in Germania, in Azerbaidjan, in Kazahstan.Oricum, filmul este interzis pe teritoriul Federatiei Ruse, aflate in plin proces de reNKVD-izare
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