https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2020_num_54_1_2964
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Révolution bolchevique: la douloureuse mémoire des Russes blancs
« Beaucoup pensent que leurs ancêtres ont été les confidents de la famille impériale ! La réalité était souvent très différente »
Alexandre Jevakhoff, historien et haut fonctionnaire.
L'auteur de l'ouvrage de référence Les Russes blancs paru chez Tallandier le reconnaît volontiers: «Il existe une mosaïque de points de vue», alimentée par les niveaux de culture historique des protagonistes, leurs rapports avec la Russie contemporaine et l'idée qu'ils se font du rôle de leurs aïeux. «Beaucoup pensent que leurs ancêtres ont été les confidents de la famille impériale! La réalité était souvent très différente», argue ce descendant d'une lignée d'officiers de marine, qui préside aujourd'hui le Cercle de la Marine impériale russe.
Ainsi, la tâche a été ardue lorsque les diverses associations qui réunissent les descendants de Russes blancs ont essayé de produire un texte commun sur les événements de 1917. «Nous avons mis pas loin d'une année pour l'écrire. Il y a eu des allers-retours dignes d'une motion du Parti socialiste. À la fin, quelques associations ont décidé de s'abstenir», se souvient Alexandre Jevakhoff.
«Les Russes blancs, assis sur leurs valises»
Au départ, pourtant, les choses paraissaient simples. Plus d'un million et demi dans le monde entier, dont près de 400.000 en France, les Russes blancs étaient des réfugiés politiques. Ils restaient «assis sur leurs valises», selon la formule utilisée alors, persuadés que la page du bolchevisme allait se tourner rapidement. «Les Russes en exil ont d'abord vécu en autarcie, pensant qu'ils reviendraient chez eux. Ce fut une certitude, puis une croyance, enfin un rêve», raconte Georges Koutcherenko, président de l'Association pour la conservation des valeurs culturelles russes. Dans la communauté des années 1920, s'est installée l'idée qu'ils avaient «emporté la Russie avec eux», explique-t-il, reprenant le titre d'un roman de l'écrivain russe Roman Goul.
«Avant la chute de l'URSS, les méchants étaient là-bas. Nous préservions la vraie Russie, hors frontières», abonde Gérard Gorokhoff, une figure connue de la communauté russe, qui précise que «les choses se sont compliquées depuis». «En Russie aujourd'hui, beaucoup conservent la nostalgie de l'URSS. Ici, c'est un peu le symétrique. Pour certains dans la Russie hors frontières, c'est toujours l'Union soviétique», regrette-t-il.
«Lorsque je suis arrivée en URSS, les gens étaient gris»
Descendante d'une famille noble, Nathalie Rutschkowsky se souvient avec amertume de sa première rencontre avec des Soviétiques en 1967, évoquant une «immense déception». «Dans notre Russie, les gens étaient bien élevés, cultivés, aimables et chaleureux. Ils étaient vivants. Lorsque je suis arrivée en URSS, les gens étaient gris, leurs yeux n'avaient pas de regard, ils étaient grossiers. Même leur langue n'était pas la même. Quand je parlais, les gens me disaient: mais d'où venez-vous? Vous parlez comme dans les livres! C'était la langue de Pouchkine, de Tolstoï, de Dostoïevski», raconte celle qui fut longtemps traductrice et interprète.
« Quand je parlais, les gens me disaient : mais d'où venez-vous ? Vous parlez comme dans les livres ! »
Nathalie Rutschkowsky, présidente de l'Association des scouts russes de France.
Son premier contact avec l'URSS, Dimitri Shakhovskoy s'en souvient aussi. C'était au début des années 1960. Professeur des Universités en civilisation russe et enseignant à l'Institut de théologique orthodoxe Saint-Serge à Paris, ce descendant d'une des plus anciennes familles princières s'y rendait pour étudier les archives. «J'ai été étonné d'un accueil sympathique. Je sentais vibrer la Russie à travers les personnages que je rencontrais». Pour cet universitaire, le soviétisme n'a pas réussi à venir à bout de son pays. «La Russie en laquelle croyaient nos pères et nos grands-pères a continué, pas seulement en exil, mais aussi en cachette pour ceux qui sont restés», explique le prince Shakhovskoy, qui préside l'Union de la noblesse russe.
Des regards divergents sur la Russie contemporaine
Sa femme Tamara et lui portent un regard bienveillant sur le régime actuel et sur sa «gêne» à condamner le soviétisme en bloc. Non que ces descendants de la Russie blanche acceptent une quelconque réhabilitation de l'URSS. «Nous aurions aimé une condamnation plus sévère des crimes commis, mais on comprend la situation actuelle parce que pour le passé, on ne pourra jamais être d'accord. Mais pour l'avenir, nous voulons tous la même chose, que la Russie aille mieux. Le souci de Poutine est surtout de ne pas réveiller les fantômes. Ça ne nous arrange pas, mais c'est honorable pour un homme d'État», explique Tamara Shakhovskoy, qui, avec son mari, a été à l'origine d'une lettre ouverte «Solidaires de la Russie» pour défendre la politique russe en Ukraine. Le couple Shakhovskoy se défend d'«avoir vendu sa signature au Kremlin»: «Nous étions indignés par le traitement de la crise ukrainienne. La Russie est née à Kiev. Avant 1917, l'Ukraine n'avait jamais existé. On ne peut pas occulter l'histoire».
« Vous connaissez la plaisanterie ? Vous prenez deux Russes, vous avez trois avis différents »
Gérard Gorokhoff, auteur de livres sur l'histoire militaire russe
Ces arguments, très proches du discours du Kremlin, s'ils sont partagés par certains, font bondir d'autres descendants de Russes blancs qui voient d'un mauvais œil les autorités russes flatter les descendants de Russes blancs à des fins politiques. «Poutine est un ancien du KGB, les plus jusqu'au-boutistes ne lui pardonnent pas», se justifie Dimitri Shakhovskoy. Gérard Gorokhov, légèrement fataliste, soupire: «Vous connaissez la plaisanterie? Vous prenez deux Russes, vous avez trois avis différents. Je crois que ça demeure vrai». L'historien Alexandre Jevakhoff esquisse quant à lui une typologie: «Il y a ceux qui essaient de garder une certaine distance, dont je fais partie. Et de chaque côté, selon l'image du verre à moitié vide ou à moitié plein, il y a ceux qui pensent qu'après 1991, la Russie est redevenue le paradis sur terre et, à l'inverse, ceux qui estiment que rien n'a changé».
Querelle de chapelles entre Moscou et Constantinople
À côté de ces querelles politiques, s'ajoute une fracture religieuse, qui trouve ses racines dans les années 1920. Avec la révolution bolchevique, une église hors frontières est rapidement née dans les pays d'émigration. Mais une partie de cette église d'émigration se rattacha au patriarcat œcuménique de Constantinople, l'autre grande branche de l'orthodoxie. Le restant décida de rester indépendant, sans se rattacher au patriarcat de Moscou, trop dépendant de l'Union soviétique. Après la chute de l'URSS, l'Église hors frontières, tout en conservant une certaine autonomie, a décidé de rejoindre Moscou, mais ceux qui avaient fait le choix de Constantinople ne prirent pas cette voie.
« Nous voulions rendre hommage à l'église persécutée en Russie, même si nous savions qu'elle n'était pas libre »
Dimitri Shakovskoy, professeur des Universités en civilisation russe
La communauté des Russes blancs se trouve donc toujours divisée en deux. Les premiers estiment que le retour dans le giron de l'Église orthodoxe russe est naturel. Les seconds redoutent que le Kremlin utilise l'église orthodoxe à des fins politiques. Cette querelle a été particulièrement vive à Paris où la cathédrale Alexandre Nevsky, rue Daru, qui a fait le choix depuis les années 1930 du patriarcat de Constantinople, a décidé d'y rester. «Le débat a été viril. Les Russes s'emportent vite», se souvient Alexandre Jevakhoff, qui en est le marguillier.
Constatant son échec à récupérer la rue Daru, la Russie a fait édifier la nouvelle cathédrale de la Sainte-Trinité, dépendant du Patriarcat de Moscou, aux côtés du nouveau centre culturel russe, quai Branly à Paris. Le couple Shakhovskoy a fait ce choix. Déjà du temps de l'URSS, le prince Dimitri, tout en côtoyant l'Église hors frontières, se rendait régulièrement dans le «garage servant de cathédrale» au Patriarcat de Moscou, rue Petel à Paris: «J'y retrouvais des militaires des Armées blanches. On disait qu'ils lisaient L'Humanité, c'est faux, ils lisaient surtout Le Figaro. En nous y rendant, nous voulions seulement rendre hommage à l'église persécutée en Russie, même si nous savions qu'elle n'était pas libre».
Une ébauche de réconciliation a eu lieu fin octobre rue Daru, lors d'une cérémonie qui a réuni des représentants de Moscou et de Constantinople. Malgré cette tentative saluée par tous, la petite communauté des Russes blancs, qui veut éviter que son histoire tragique tombe dans l'oubli, reste tourmentée par ces soixante-dix ans soviétiques qui la font douter de la Russie contemporaine
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Les "vapeurs philosophiques" ou l'exil forcé des intellectuels russes
Par Pauline Petit
Publié le jeudi 9 juin 2022
L'"Oberburgermeister Haken", l'un des deux bateaux à bord duquel furent exilés de force des intellectuels russes, en 1922.
En 1922, plus d'une centaine d'intellectuels perçus comme des opposants au nouveau régime soviétique furent expulsés. Jetés à bord de navires d'exil, ils ont fait vivre une culture russe émigrée en Europe ou aux Etats-Unis.
"D'après un arrêté de l'Administration politique de l'État (GPU), les éléments contre-révolutionnaires les plus actifs parmi les professeurs, les médecins, les agronomes, les hommes de lettres [ont été expulsés] dans les gouvernements du nord, et une partie d'entre eux à l'étranger". Voilà ce que l'on pouvait lire le 31 août 1922 dans le journal soviétique Pravda (Vérité), alors sous l'égide du Parti communiste. Le titre du communiqué, lapidaire, donnait le ton : "Premier avertissement".
Considérés comme des inconciliables au régime soviétique, de nombreux intellectuels ont été sommés de quitter leur pays avec interdiction d'y revenir sous peine d'être exécutés. "On me fit signer une déclaration stipulant qu'au cas où je me présenterais à une frontière de l'URSS, je serais fusillé", témoignera plus tard Nicolas Berdiaev, l'un des nombreux philosophes montés à bord des navires affrétés pour cet exil forcé. Cet épisode de l'histoire russe, connu sous le nom de "vapeurs philosophiques" ou de "bateaux des philosophes", est longtemps resté sous silence, comme le soulignent les historiens Michel Heller et Dominique Négrel dans un article des Cahiers du monde russe et soviétique :
"Le bannissement d'un groupe important de représentants les plus marquants de l'intelligentsia russe est un épisode de l'histoire qui n'a pas été étudié, une 'tache blanche', parce que d'une part les historiens soviétiques ne disent pas la vérité à son sujet, de l'autre, les expulsés eux-mêmes ont laissé très peu de témoignages, et cela pour des raisons aussi bien personnelles que politiques."
Nettoyage idéologique
À la fin de l'été 1922, un bateau à vapeur, l'Oberbürgermeister Haken, quitte le port de Petrograd (Saint-Pétersbourg). Six semaines plus tard, le Preussens s'engage dans son sillage sur la Baltique. À bord, plus d'une centaine d'intellectuels venus de Moscou, Petrograd ou Kiev. Arrivés à Berlin, Paris ou Prague, certains y feront l'expérience du déclassement et de la pauvreté, d'autres, comme Nicolas Berdiaev, poursuivront leur carrière et feront vivre une culture russe émigrée, dissonante de l'idéologie marxiste-léniniste des intellectuels autorisés.
C'est Vladimir Ilitch Lénine, premier dirigeant de l'Union soviétique, qui fomente trois mois auparavant le projet de déportation d'une partie du milieu académique : l'objectif est de faire taire les potentiels adversaires idéologiques du nouveau régime. En mai, le révolutionnaire rédige une lettre à l'intention de la GPU, la police secrète de l'Union soviétique en charge, notamment, de la gestion des ennemis intérieurs. Il somme son directeur, Felix Dzerzhinsky, d'enquêter sur les travaux politiques des universitaires et écrivains du pays. Ses suppléants établissent alors deux listes : l'une répertoriant les professeurs dissidents, l'autre les étudiants qui en sont proches. On les cherche aussi dans les rédactions de certaines revues - ce sont, par exemple, ces "gardes-blancs" de la revue Ekonomist, comme les désigne Lénine dans une lettre confidentielle à Dzerzhinsky. "Des contre-révolutionnaires avérés, des complices de l'Entente, qui forment une organisation de ses valets, d'espions et de corrupteurs de la jeunesse étudiante, écrit-il, appelant expressément à "la chasse à ces espions militaires".
Vladimir Ilyich Lenin (1870 - 1924) entouré
d'un groupe de militaires en mai 1919
Les Chemins de la philosophie
Lénine mène alors une lutte contre "l'intelligentsia bourgeoise", définie par son non-alignement avec la cause communiste, comme l'indique en substance le communiqué publié dans la Pravda, en août 1922, présentant les mesures d'"assainissement" de la République soviétique. On y retrouve le détail des "îlots de résistance" antisoviétique visés… dont le premier bastion désigné n'est autre que l'enseignement supérieur. Suivi de près par le clan des journalistes et des écrivains de mauvaise influence…
"Ces 'politicailleurs' de savants et de professeurs ont opposé à tout propos une résistance opiniâtre au pouvoir soviétique qui procédait à la réforme de l'enseignement supérieur, peut-on toujours lire dans cet article de la Pravda. Ces groupes [...] se sont ingéniés et acharnés à discréditer toutes les entreprises du pouvoir soviétique, en les soumettant à leur critique soi-disant scientifique. Dans le domaine du journalisme, ils ont fait fléchir la même ligne." Quelques médecins "aux idées antisoviétiques" sont également visés, ainsi que des agronomes accusés de propager dans leur entourage des vues contre-révolutionnaires. Présentées comme des mesures de précaution en faveur du peuple, elles devaient, selon le nouveau gouvernement soviétique, "sans nul doute rencontrer une vive sympathie de la part des ouvriers et des paysans russes".
Dans une interview accordée à la journaliste américaine Louise Bryant la veille de la publication de ce communiqué, Léon Trotski, alors commissaire à la Guerre et à la Marine, soutient que les individus désignés n'ont "aucune valeur politique"… mais qu'ils peuvent en revanche représenter "une arme en puissance entre les mains de [leurs] éventuels ennemis". Mieux vaut prévenir que guérir dit le dicton ! Pour ne pas avoir à recourir aux lois de la guerre, lesquelles imposent l’exécution des opposants politiques, le pouvoir soviétique procédait simplement à une "expulsion par anticipation". Une attitude clémente à saluer, souligne alors Trotski : "J'exprime l'espoir que vous ne refuserez pas de reconnaître l'humanité de notre attitude de prévoyance, et que vous vous chargerez de défendre celle-ci devant l'opinion publique".
En somme, cette histoire ne devait pas faire de vagues… Dans un ouvrage détaillé consacré à l'événement, Lenin's Private War : The Voyage of the Philosophy Steamer and the Exile of the Intelligentsia (St. Martin's Press, 2007), l'historienne britannique Lesley Chamberlain analyse cette posture. Selon elle, bien que qualifiés d'ennemis de l'État, ces intellectuels ont été exilés et non fusillés car Lénine était "prêt à les traiter avec un minimum de dignité civique, comme ses égaux du côté des vaincus". Bien entendu, aucun d'entre eux n'avait rallié la cause communiste. Mais constituaient-ils pour autant une menace pour le régime ? Certains motifs juridiques de l'expulsion permettent d'en douter : des universitaires avaient été ciblés parce qu'ils parlaient une langue étrangère ou s'étaient seulement montrés "ironiques" lors de leur conférence.
Quoi qu'il en soit, la décision entérinait avec force le clivage idéologique qui s'était installé depuis la révolution russe, entre ceux qui se trouvaient du "bon côté de l'histoire" et les autres, dont l'indépendance devait devenir suspecte aux yeux du régime. Le jour du départ du premier bateau, les officiers de police ont levé leur chapeau en signe d'au revoir, rapporte Lesley Chamberlain. "Nous sommes tous des Russes, lançaient-ils. Pourquoi cela arrive-t-il ?"
Le Bolchevik, peint par Boris Koustodiev en 1920.Le Bolchevik, peint par Boris Koustodiev en 1920. - Boris Kustodiev,
La fuite forcée des cerveaux
Les arrestations des individus ciblés par la police soviétique avaient commencé à la fin de l’été 1922. Sociologues, journalistes, écrivains et philosophes : tous, en raison de simples avis divergents avec le gouvernement ou d'un objet d'étude jugé contradictoire avec le communisme (c'était le cas des penseurs religieux), étaient traités comme des contre-révolutionnaires dont il fallait préventivement débarrasser l'Union. L’embarquement se fit dans la stupeur ; personne n’avait osé imaginer cette sentence. "Les visages (...) exprimaient la stupéfaction et la nostalgie : personne, pas même nous, ne pouvait comprendre le sens de notre étrange châtiment - la déportation à l'étranger - à une époque où chacun aurait considéré comme son salut le fait de quitter l'éden soviétique", rapporte l'un des témoins cité par Michel Heller et Dominique Négrel.
Les philosophes contraints à l'exil étaient surtout des idéalistes, des métaphysiciens et des théologiens qui n'avaient plus leur place dans l'univers rationaliste, anti-métaphysique et athée du marxiste-léninisme. Avant même le "premier avertissement" de 1922, les professeurs de philosophie avaient vu leurs activités davantage surveillées. Vladimir Lossky, théologien orthodoxe qui enseignait à l'université de Saint-Pétersbourg et qui fut lui aussi passager du bateau des philosophes, en témoignera : "Jusqu'à l'automne 1921, le gouvernement des bolcheviks s'est très peu immiscé dans le processus éducatif, du moins dans l'enseignement de la philosophie. Je pouvais continuer mon travail de la même manière qu'avant la révolution… Mais en trois ans, les bolcheviks avaient préparé une nouvelle équipe de professeurs 'rouges' dans de nombreux domaines scientifiques."
Arrivés avec leurs maigres valises en Allemagne, en Tchécoslovaquie ou en France, ils se retrouvèrent orphelins : ni l'URSS ni l'Europe n'avaient besoin d'eux. La Russie qu'ils avaient connue n'était plus, mais le mal du pays demeurait. Certains partiront ensuite pour les États-Unis. Aux quatre coins de l'Occident, ces nouveaux bannis ont rejoint la diaspora russe, celle constituée notamment des veuves de fonctionnaires tsaristes et d'anciens généraux. Certains trouvèrent du soutien auprès d'intellectuels européens, comme Thomas Mann, lui-même sur le point de vivre un douloureux exil d'une Europe fascisante dont il ne reconnaissait plus le visage.
Échapper au pire ?
Qui étaient les passagers du bateau des philosophes ? Boris Brutskus, un économiste qui pensait que le programme économique bolchévique mènerait le pays à sa perte ; Yuly Aykhenvald, un essayiste littéraire proche de Vladimir Nabokov, qui avait eu le malheur de critiquer les essais de Trotski ; Ivan Ilyin, un philosophe politique profondément nationaliste, défenseur du totalitarisme politique et dont les idées seront, plus tard, célébrées par Vladimir Poutine qui fera rapatrier sa dépouille ; Siméon Frank, un philosophe orthodoxe et mystique, penseur de "l'inconcevable" ; Pitirim Sorokin, sociologue à qui l'on doit le concept de mobilité sociale et qui fondera le département de sociologie de l'université d'Harvard après avoir pris la citoyenneté américaine… La liste continue, mais on n'en connaît pas tous les noms, le GPU ayant détruit la plupart de ses documents secrets.
En France, le passager le plus célèbre est peut-être Nicolas Berdiaev. Sans être un opposant politique du régime soviétique, ce philosophe chrétien estimait que le communisme ne saurait mener à une société véritablement égalitaire. Il avait pourtant, dans sa jeunesse et contre sa famille, été séduit par les idées révolutionnaires et marxistes… mais pas par le projet du parti bolchevique et ses dirigeants. C'est à l'Eglise orthodoxe qu'il adhérera. À la lecture des Pères grecs, des romantiques allemands et des mystiques français, sa philosophie s'oriente vers la recherche des sources spirituelles de la vie. En France, Berdiaev eut la chance de pouvoir poursuivre sa carrière académique ; au total, il publiera 43 livres et près de 500 articles…"Peut-être n'a-t-on pas encore remarqué combien la pensée française s'est enrichie entre les deux guerres de l'apport de nombreux exilés venus de toutes les parties du monde. Parmi eux, les Russes ont eu une influence prépondérante, et d'abord Nicolas Berdiaev", pouvait-on lire dans le journal Le Monde, au lendemain de sa mort, en 1948, à Clamart.
Comme d'autres passagers du bateau des philosophes, le Russe était revenu sur le tard sur cet exil forcé. "Quand on m'a informé de mon expulsion, j'étais abattu", écrit Berdiaev dans un essai biographique. L'ancien professeur de Moscou se rappelait également de son interrogatoire avec Dzerzhinsky, directeur de la police secrète : "Il avait l'air d'une personne dévouée et honnête. C'était un fanatique. Il y avait quelque chose de terrifiant à son sujet. Auparavant, il voulait être moine catholique, mais il a transféré son fanatisme au communisme". Douloureux, dans son discours, le souvenir se teinte aussi d'une certaine ambivalence. Peut-être éveillée par le sentiment d'avoir échappé aux grandes purges de 1930 :
"Je ne voulais pas émigrer et je rejetais les cercles d'émigrés dans lesquels je ne voulais pas me fondre. Mais en même temps, j'avais le sentiment d'aller vers un monde où je pourrai respirer un air plus libre."
Pendant des années en URSS, certains préféraient d'ailleurs laisser entendre que cette déportation avait eu du bon pour les philosophes idéalistes et les penseurs mystiques pré-révolutionnaires : sauvés d'un probable peloton d'exécution, ils avaient ainsi pu faire vivre des idées qui auraient été éclipsées dans une Russie soviétique alors acquise à la pensée matérialiste... Une façon d'édulcorer la répression soviétique qui ciblait de plus en plus durement le monde des idées.
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VAPORUL FILOSOFILOR - 1922
Bateaux des philosophes
Il n’y avait pas de prétexte pour fusiller ces personnes, mais il n’était plus possible de les supporter...
Déroulement
Parmi les expulsés
- Nicolas Berdiaev
- Sergueï Boulgakov
- Siméon Frank
- Ivan Iline
- Lev Karsavine
- Vladimir Lossky
- Mikhaïl Ossorguine
- Pitirim Sorok
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Lesley Chamberlain, The Philosophy Steamer : Lenin and the Exile of the Intelligentsia, Londres, , 432 p.
Lesley Chamberlain, Lenin's Private War: The Voyage of the Philosophy Steamer and the Exile of the Intelligentsia, Paperback, St. Martin's 2008
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Émigrés russes après la révolution de 1917
Au lendemain de la révolution d'octobre 1917, la Russie devient le premier pays socialiste, au sens marxiste, de l'histoire. Elle entre alors en guerre civile durant plus de cinq ans. Ces événements déclenchent une première vague d'émigration d'intellectuels russes vers l'Occident. En 1922, juste avant la création de l'URSS, Lénine décide d'expulser par bateau, plutôt que de les exécuter, plusieurs centaines de membres de l'intelligentsia opposés au pouvoir bolchévique, et parmi eux, la grande majorité des philosophes de tendance religieuse (on parle ainsi de « bateaux des philosophes »). La génération de l'Âge d'argent, en tant que substrat de culture philosophique, est de ce fait détruite117, mais elle constitue en Europe occidentale, et particulièrement en France, une sorte de diaspora intellectuelle.
C’est durant son exil à Paris à partir de 1922 que le théologien orthodoxe Sergueï (Serge) Boulgakov développe la plus grande partie de son œuvre118. Il élabore une « sophiologie »N 12 dogmatique originale, tenant aussi bien de la tradition de l’Église d'Orient que des interrogations philosophiques de l’Occident59. Sa problématique centrale est celle de la médiation spirituelle entre Dieu et sa création, à travers la Sophia. Boulgakov souhaite continuer l’entreprise d’adaptation de la théorie des Idées de Platon à la vision chrétienne du monde commencée par les Pères de l’Église d’Orient (Athanase, Grégoire de Nazianze, etc.) puis reprise en Russie par Vladimir Soloviev119. La Sophia est identifiée par Boulgakov au monde des Idées situé dans l’Intelligence divine et contenant les archétypes des créatures de toutes les espèces ainsi que les lois de l’Univers119. L’idée de l’Univers, du Cosmos, est « une » en Dieu, mais elle contient toute la multiplicité des Idées qui constituent l’ordre cosmique. Dans l’Intelligence divine, le monde est éternel, incréé, même si la création s’est produite à un moment donné selon la volonté divine. À partir de ce moment originel, les Idées, qui constituent la structure de l’univers, ont commencé à exister matériellement.
D’après la doctrine sophiologique de Boulgakov, le monde des Idées est transcendant en Dieu, et sans division, mais il est immanent au monde depuis le début de la création où il se révèle dans une grande diversité. Il est immanent aussi pour nous, car nous pouvons les retrouver en nous-mêmes119. Cette conception conduit Boulgakov à échafauder une théorie de la double Sophia, l’une transcendante et proprement divine et l’autre immanente à la création. Cette théorie est esquissée en 1917 dans La lumière sans déclin120, puis développée dans Agnus Dei (1933)121, La sagesse de Dieu (1937)122, L'Épouse de l'agneau (1939)123 et Le Paraclet (1936). Pour Boulgakov, la tâche de l'humanité consiste dans la « transfiguration sophianique » du monde, autrement dit, dans la restitution de l'état originel de la nature64. Il qualifie sa position de « matérialisme religieux » ou de « panenthéisme » : le monde appartient à Dieu, étant donné que rien ne peut être hors de Dieu comme quelque chose d'étranger à lui. C'est en effet en Dieu que le monde trouve le fondement de sa réalité, mais aussi sa fin, et c'est la Sophia qui réalise cette relation dans la création et la transfiguration64.

Exilé à Prague en 1922, puis à Paris, le philosophe Nicolaï (Nicolas) Lossky exerce une influence importante sur la philosophie religieuse contemporaine, à la fois directement et indirectement par le biais de son fils le théologien Vladimir Lossky. Il tente de concilier le dogme chrétien de la création du monde avec les théories des sciences naturelles126, en s'inspirant notamment de Leibniz. Contrairement aux partisans de la sophiologie, comme Soloviev ou Boulgakov, il souligne à maintes reprises qu'entre Dieu et le monde, il existe un « gouffre » ontologique. Le monde n'est pas une émanation de Dieu mais le résultat de son acte créateur et du développement des « agents substantiels » qu'il a créés. Ces substances actives sont comparables aux monades de Leibniz, avec cependant pour différence notable qu'au lieu d'être indépendantes et fermées sur elles-mêmes, elles exercent une action les unes sur les autres, ce qui s'exprime par leur attraction ou leur répulsion. Les agents substantiels répondent de tous les processus qui ont lieu dans le monde, tels que le mouvement, le développement des organismes, les processus de perception et de pensée. Pour Lossky, comme pour son contemporain Whitehead, toute la réalité « se compose d'un nombre incalculable d'agents substantiels et d'événements créés par eux »127.
Nicolas Lossky élabore une théorie originale de la connaissance qui permet selon lui de résoudre le problème des perceptions ou des sensations. S'il leur retire le rôle de source unique de la connaissance donné par les empiristes, il en confirme également le caractère objectif10. Avec les sensations, l'objet est saisi par intuition immédiate « dans l'original », et non médiatement en passant par la machinerie psychophysique des processus sensoriels et cognitifs. Lossky qualifie de « trans-subjectives » les qualités sensibles telles que les couleurs, les sons, la chaleur, car elles appartiennent aux objets mêmes du monde extérieur128. Cette conception s'oppose aux théories causales de la perception pour lesquelles l'effet de l'environnement sur les organes sensoriels est la « cause » qui produit le contenu de la perception129. Ces théories conduisent d'après lui à « subjectiver » ou à « psychologiser » à tort les qualités sensibles.
Lossky distingue trois genres d'intuition capables de produire une vérité objective, et susceptibles ainsi de nous mettre en contact direct avec la réalité10 :
- l'intuition sensible, portant en même temps sur les états psychiques du sujet et sur ceux corporels du monde environnant
- l'intuition intellectuelle, portant sur les fondements idéaux, les principes et les lois de l'être
- l'intuition mystique, portant sur les « sphères » métalogiques de l'être, autrement dit, sur Dieu.
Il développe également l'idée d'un « critère psychologique » de la vérité, qui consiste dans le sentiment particulier d'objectivité et de contrainte émanant de l'objet et des liaisons qui le constituent10. Le sentiment inverse de subjectivité signifie que le sujet dévie vers une conception ou une croyance qu'il produit lui-même. Quant au « critère suprême » de la vérité, il consiste en « la présence de l'objet à connaître dans le savoir, [en] l'attestation que celui-ci donne de lui-même »10. L'idée que l'être est présent lui-même dans la sphère du savoir tout en possédant la primauté par rapport à celle-ci, qu'il est indépendant de la conscience du sujet tout en étant inhérent à la connaissance, est définie dans la pensée russe par le terme d'ontologisme126. Compris en un sens religieux, l'ontologisme est selon Teresa Obolevitch un trait caractéristique de la philosophie russe126. Il permet d'intégrer l'expérience religieuse au sein de la connaissance philosophique, comme l'a fait Lossky, sans avoir à en justifier la véracité, et de constituer ainsi une « connaissance intégrale » recouvrant la dimension morale de l'existence13.
Penseur de la première moitié du XXe siècle, Nicolas Berdiaev devient, après son départ de Russie en 1922, le philosophe russe le plus connu en Occident130. Il y est avant tout considéré comme un représentant de l'esprit orthodoxe, bien qu'il interprète le christianisme de façon originale130,N 13. Il noue de nombreux contacts avec les plus grands penseurs européens de son temps, tels que Martin Heidegger, Emmanuel Mounier ou Jean-Paul Sartre. Sa pensée est considérée comme l'un des sommets de l'existentialisme chrétien. Elle accorde la primauté non plus à l'être ou à l'essence, mais à l'existence personnelle et à la liberté. Pour Berdiaev, c'est à partir de la liberté, conçue comme irrationnelle, que Dieu créa l'homme en tant que personne libre. Il voit en elle la source du bien comme du mal. Le mal, c'est la liberté qui se retourne contre elle-même. Il découle de l'asservissement de l'homme aux produits de son activité, des nécessités d'ordre social et intellectuel qui contraignent son action et sa pensée. Berdiaev s'oppose aux conceptions déterministes et objectivantes de l'homme et du monde, qu'il associe au rationalisme, et dont il dénonce le caractère liberticide et mortifère. Il critique par ailleurs vigoureusement l'« esprit bourgeois », la « culture de masse » et le « conformisme raisonnable » caractéristiques des sociétés modernes occidentales, qui selon lui dépossèdent l'individu de sa véritable personnalité, marquée par la liberté, la subjectivité et la créativité.
Aux yeux de Berdiaev, le monde objectif est un monde illusoire, sans consistance (acosmisme), et la raison, qui a tendance à tout convertir en objet, prive l'homme de sa dimension existentielle131. Par suite de la blessure qui lui a été infligée dès son entrée au monde par le péché originel, entraînant ainsi sa chute132, l'homme se trouve asservi aux conditions de l'espace, du temps et de la causalité. Il subit ainsi l'aliénation venue du dehors, l'extériorisation, autrement dit, l'objectivation131,133. Celle-ci provoque une rupture entre l'objet et le sujet, et l'individualité, étrangère par définition à la répétition, se voit absorbée dans l'universel, l'« indifférent » et la nécessité. Au processus d'objectivation entendu comme mouvement orienté vers le dehors, Berdiaev oppose l'« insurrection spirituelle », « l'expressivité »134 artistique et l'acte créateur entendus comme mouvements intérieurs au sujet131. Il souligne la haute valeur de la critique faite par Heidegger de la tendance à réduire l'individu à la moyenne, à le niveler sous le règne de la médiocrité, à le diluer dans la culture de masse (le Man ou le « On » chez Heidegger). Cependant, contrairement à lui, sa vision du monde n'est pas nostalgique et pessimiste mais prospective et optimiste. Le monde trouve son sens positif dans la fin de l'être objectif, dans la victoire de l'homme sur l'objectivation131.
La philosophie existentielle de Berdiaev s'affirme contre toutes les tentatives faites par les philosophes d'édifier une ontologie. Celle-ci serait toujours prise dans les mailles de la rationalisation et de l'objectivation131. S'opposant par là à Heidegger comme à Hegel, Berdiaev considère que c'est dans la liberté que l'être lui-même prend sa source. Il partage sur ce point les vues du mystique allemand du XVIIe siècle Jakob Böhme, pour qui la liberté précède l'être. La liberté provient en effet de « l'abîme » (Abgrund) qui est « néant », œil insondable en même temps que « volonté sans fond », désir sans orientation prédéterminée. Pour Berdiaev comme pour Böhme, le néant et la liberté sont antérieurs à Dieu lui-même et en dehors de lui ; ils constituent en quelque sorte le « matériau de construction » dont Dieu se sert pour créer le monde et l'homme. L'idée d'une liberté plongeant ses racines dans le néant est ce qui donne à Berdiaev le moyen de résoudre le problème de la création et de l'émergence de la nouveauté131. L'acte créateur fait apparaître ce qui n'existait pas encore dans le monde par une création libre à partir de rien, alors que l'être, asservi à l'objectivation, est privé de la possibilité d'une véritable création et n'est capable que de redistribuer ce qui fait la matière du passé131.

D'origine juive, Léon Chestov tient une place à part dans la philosophie religieuse russe de la première moitié du XXe siècleN 14. Alors que la philosophie antérieure, y compris religieuse, aspirait selon lui à une réflexion rationnelle et systématique sur les différents aspects du monde, Chestov revendique une expression directe, vivante et dialectique de l'existence135. Sa philosophie a un caractère sciemment asystémique et irrationnel. Ses références principales sont la Bible, en particulier l'Ancien testament, les mystiques du Moyen Âge, Luther, Pascal, Nietzsche, Kierkegaard, les écrivains et poètes comme Shakespeare ou Dostoïevski. Parmi les penseurs russes de l'Âge d'argent, Chestov est celui qui s'est le plus éloigné de la tradition philosophique inaugurée par Vladimir Soloviev, tradition qui aurait forcé la religion, c'est-à-dire la vérité révélée, à se justifier devant le jugement des hommes135. Au contraire de Soloviev, qui reliait la philosophie à la Sophia ( « Sagesse divine ») et à sa raison, Chestov estime que la « philosophie doit être folle, comme toute notre existence »136. Il voit dans le pré-événement du péché originel, qui a entraîné la chute de l'homme, la source du savoir rationnel. La consommation fautive du fruit de l'arbre de la connaissance détermine chez lui toute l'histoire de la pensée humaine, qui est celle de l'asservissement à la raison, de la soumission aux contraintes de la logique, et du renoncement à la liberté, à l'existence dans ce qu'elle a d'insensé, de mystérieux et de créateur135.
D'après son contemporain Nicolas Lossky137, c'est son idéal irréalisable d'une connaissance « supra-logique » absolue qui est à l'origine de l'antirationalisme exprimé par Chestov dans toute son œuvre. Dès L'apothéose du déracinement, ouvrage publié en 1905, Chestov promeut, dans une perspective sceptique radicale, une attitude « qui refuse de se construire une vision du monde », rejette les valeurs communément admises ainsi que les « palais de cristal » auxquels rêvent ceux qui croient au progrès de la raison. Dans Athènes et Jérusalem, ouvrage rédigé dans les années 1930 durant la dernière période de sa vie, Chestov oppose la pensée rationnelle, qui remonte à la philosophie grecque, et l'irrationnelle appréhension biblique du monde qui dément le principe même de contradiction137. La religion est en effet pour lui un mystère insaisissable par la logique. Il faut se lancer dans ce mystère, quitter la « terre ferme » des connaissances rationnelles pour s'aventurer dans l'« abîme » (Bespotchvennost) de l'inconnu, et retrouver ainsi la « liberté créatrice » d'avant la chute originelle138. La Chute, selon Chestov, a consisté précisément dans le fait de renoncer à la liberté, en obéissant aux principes éternels de la raison, au lois fermes de la logique, donc à la nécessité139.
La pensée de Léon Chestov relève selon Daniel Epstein d'une forme de misologie 140. D'après Alexandre Papadopoulo, son antirationalisme va jusqu'à prendre un aspect pathologique138. L'idée que deux fois deux font quatre ou qu'un événement du passé ait définitivement eu lieu constitue en effet pour Chestov le « mur » auquel se heurte la liberté et qu'il faut détruire, car l'évidence rationnelle nous prive de notre liberté pour nous soumettre à sa nécessité138. Chestov critique de ce fait vigoureusement les méthodes de la science, mais aussi l'éthique rationnelle et la théologie. La liberté créatrice implique chez lui, outre le refus systématique de la raison, l'acceptation sans condition du mystère. L'irrationalisme et le sens du mystère ne lui paraissent pourtant pas suffisants comme remparts contre la raison et ses évidences contraignantes. Il faut s'appuyer, contre le rationalisme, sur une puissance encore plus grande : la religion, la foi en un mystère surnaturel que seule la révélation biblique permet d'approcher138. La foi est devenue pour Chestov « une nouvelle dimension de la pensée, ouvrant la voie vers le Créateur »141, « un grand et même le plus grand des dons de Dieu, que l'on ne peut comparer avec rien d'autre »141.
Philosophe religieux de grande envergure, Siméon (Simon) Frank est considéré par Basile Zenkovsky (ru) comme « le plus remarquable des philosophes russes »142. Son œuvre constitue même d'après lui « le sommet de l'évolution de la philosophie russe »143. Après son exil forcé de Russie (à Berlin, à Paris puis à Londres), Simon Frank se trouve au cœur de tous les événements importants de la vie intellectuelle de la première moitié du XXe siècle144. Il est en Europe le témoin et, dans une certaine mesure, le créateur de plusieurs courants philosophiques nouveaux144. Il s'intéresse au pragmatisme, au néokantisme, à la phénoménologie, ainsi qu'à des auteurs tels que Bergson, Whitehead, Buber et Heidegger144. Sa référence principale n'est cependant pas contemporaine mais médiévale, puisqu'il demeure fidèle à la pensée de Nicolas de Cues, théologien du XVe siècle, soulignant comme lui le caractère antinomique ou contradictoire de la connaissance de Dieu144. D'origine juive mais converti au christianisme orthodoxe, Frank se fixe pour objectif de donner des bases philosophiques aux vérités de la religion et de concilier le savoir (y compris la connaissance scientifique) avec la foi. Il édifie dans ce but une philosophie de l'« unitotalité » qui diffère sensiblement de celle de Vladimir Soloviev par son caractère « métalogique »144, irrationaliste (« transrationnel ») et existentiel.
S'appuyant sur la notion chrétienne de mystère, Simon Frank est convaincu que la seule manière d'appréhender Dieu est la docta ignorantia – la docte ignorance telle qu'elle a été définie par Nicolas de Cues144. Il considère Socrate déclarant « je sais que je ne sais rien » comme le précurseur de cette attitude où l'esprit prend conscience de ses propres limites144. Il remarque que tous les « mystiques faisant de la philosophie », à commencer par Nicolas de Cues, ont tenté d'exprimer l'inconcevabilité de la réalité divine pour en faire l'ultime ou la plus fondamentale des connaissances. La docte ignorance de Frank ne relève pas pour autant d'une approche agnostique ; elle ne signifie pas que nous ne savons absolument rien de Dieu, mais que Dieu est une réalité métalogique144. Il s'agit d'affirmer l'absolue transcendance cognitive de Dieu, dont l'être échappe aux concepts limitatifs qu'il nous est permis de former par la raison. Ce n'est donc pas la raison mais l'intuition métalogique qui est, pour Frank, la plus à même de nous faire toucher la sphère du divin. Celle-ci, bien qu'inconcevable, est la source même de notre connaissance, la réalité en tant que telle, et elle coïncide par son contenu et son extension avec la réalité la plus familière145 :
- « L'inconcevable par nature ne se situe pas […] quelque part au loin ou en un lieu qui nous est caché. […] Au contraire, il est présent en toute prise de conscience de la réalité avec une évidence ultime, absolue, pour peu que nous ayons des yeux pour l'apercevoir. Ce qui est le plus familier, ce qui nous environne et nous pénètre de toutes parts, ce en quoi nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes – la réalité en tant que telle – coïncide avec l'inconcevable. Et l'ensemble du concevable et de l'intelligible, l'ensemble de ce qui peut être appréhendé par concepts, est enraciné en lui et n'a de sens qu'en liaison avec lui. »
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Chapitre premier. De l’exode à l’exil genèse et scénario de la dispersion russe en Europe
p. 19-48 / Texte intégral
Le temps des troubles
L’histoire des réfugiés russes s’initie dans le « temps des troubles » qui, de 1917 jusqu’à l’orée de la décennie suivante, a ensanglanté la Russie. Certes cristallisée autour de la Révolution d’Octobre, vécue ou remémorée comme le moment du grand divorce russe et des luttes fratricides, la période s’est néanmoins caractérisée par une succession de bouleversements où se sont enchevêtrés des conflits d’intérêts et d’identités si divers qu’aujourd’hui encore la synthèse en est malaisée. La Grande guerre à laquelle la Russie est mêlée jusqu’en mars 1918, l’effondrement de l’Empire et l’exacerbation des forces centrifuges, la guerre civile (celle-ci englobant aussi bien la radicalité des oppositions politiques que les interventions étrangères, les conflits nationaux ou les contentieux de voisinage), donnent les dimensions internationales, nationales et très locales de l’histoire chaotique de la Russie au cours de ces années.
L’image d’une lutte sanguinaire opposant les nantis aux prolétaires occulte souvent la diversité des menaces, la réalité des craintes, la violence des conflits qui, selon les lieux, ont eu des formes différentes et des intensités inégales. Les pressions qui ont poussé au départ, les périples effectués jusqu’aux frontières du pays (frontières continentales, occidentales, de l’extrême orient ou des limites maritimes méridionales du pays) ont été en fait de natures très diverses.
Mais a posteriori, dans l’émigration russe installée en France, prit corps un récit univoque de la genèse de l’exil où dominait la représentation de grandes évacuations par voie maritime parties du sud de la Russie dans le courant de l’année 1920. Le lien communautaire a ainsi été tissé par le récit d’une destinée collective prenant forme dans un cheminement ponctué d’étapes depuis les rives de la Mer Noire jusqu’à Paris ou Marseille.
Quel crédit accorder à cette représentation de l’histoire de la dispersion ? Est-elle le produit du discours politique qui tendait à identifier l’ensemble de l’émigration au camp anti-bolchevique concentré au sud de la Russie ? Vient-elle de l’exil collectif des armées et des États-majors blancs dont le départ massif et spectaculaire de Russie par la mer Noire avait frappé les imaginations ? Est-elle, plus simplement, l’expression des trajectoires les plus communément effectuées par les réfugiés qui se sont installés en France dans le courant des années 1920 ? Il s’agit ici d’interroger un patrimoine existentiel partagé, issu de l’histoire de la migration, et qui aurait été le dénominateur commun assurant la base identitaire des réfugiés russes de France.
Retracer ces chemins de l’exil c’est faire un patient travail de confrontation de multiples sources. Les données statistiques tirées des dossiers administratifs des réfugiés indiquent les grandes tendances observables dans les flux de population1. Elles donnent un cadre d’étude que les témoignages viennent emplir d’une riche matière événementielle. Les mémoires collectées par des entretiens ou livrées sous la forme d’autobiographies sont nombreuses2 : certaines sont spontanées, d’autres ont été suscitées. C’est ainsi, par exemple, que le Bureau pédagogique de Prague invita les élèves des lycées russes à l’étranger à rédiger leurs souvenirs à partir de 1917, rassemblant en 1924 près de 2 500 récits3.
La question de savoir à quel moment commence l’exil n’est pas aussi simple qu’elle le paraît. Commence-t-il lorsqu’on ferme pour la dernière fois la porte de la maison, ou lorsqu’on franchit la frontière du pays natal ?
La Russie est un pays immense difficile à quitter. À moins qu’ils aient résidé près d’une frontière les exilés ont fait leurs adieux à la terre natale au terme d’interminables pérégrinations à travers le territoire. Un territoire fragmenté où la possibilité de circuler se réduisait de jour en jour, notamment entre le nord sous contrôle bolchevique, et les régions du sud dominées par différents pouvoirs, en particulier celui des Blancs. Sans compter qu’avec l’intensification des conflits, les voies de communications ferroviaires (stratégiques en temps de guerre) étaient peu à peu soustraites à l’usage de la population. Les récits des années 1917-1920 sont ainsi marqués des improvisations et des aléas multiples qui ont, à un moment, orienté les destinations.
Certes, les chemins de l’émigration ont été souvent tracés par les grands acteurs du camp antibolchevique élites politiques issues des partis conservateurs, libéraux, ou citoyens engagés appartenant à la mouvance socialiste-révolutionnaire soldats et officiers formant les contingents des armées blanches vaincues et personnels civils affectés à l’aide sanitaire et logistique du gouvernement du Sud. Mais politiciens, militaires et fonctionnaires ne représentent qu’une partie de l’émigration. Pour la masse des fugitifs, l’exil n’a pas seulement été le résultat des antagonismes politiques et sociaux de la période et il n’a pas concerné tous les laissés pour compte des changements, ni même tous les « ennemis de classe » désignés par le pouvoir bolchevique. Analysant en 1934 le devenir, depuis la révolution, d’une grande famille de l’aristocratie russe, les Galitzine, un démographe italien constatait que la moitié des membres, environ, avait émigré, l’autre moitié étant demeurée en Russie4.
Bien que la menace bolchevique soit généralement invoquée à un moment ou à un autre des récits concernant cette période (souvent à travers le rappel d’une ou plusieurs perquisitions du domicile), les souvenirs de ces années sont dominés par l’instabilité chronique, par la violence de guerre et par tous les fléaux qu’engendre le chaos. Le banditisme, les épidémies, la disette, voire la famine comme à Petrograd, occupent souvent une place dominante dans les récits. Un adolescent originaire d’un village près d’Ekaterinoslav se remémorant les années précédant le départ rappelle les incessants retournements de situations : « Il y eut des cas, dit-il, où nous sommes restés sans pouvoir. Il y avait alors encore plus de pillages et de meurtres. Je me souviens comment, pendant un mois entier, le pouvoir n’a pas cessé de changer, c’était tantôt les Bolcheviques, tantôt les bandes de Petlioura, tantôt celles de Makhno, et d’autres. En 1920, tous ont commencé à partir5. »
Les motivations au départ sont manifestement extrêmement nombreuses et dessinent de multiples portraits d’exilés entre ces deux extrêmes que sont l’émigré politique et le réfugié de guerre.
De multiples configurations de départs
Les années qui vont de l’effondrement de l’autocratie jusqu’aux évacuations des armées blanches fin 1920 furent celles de bouleversements majeurs qui, selon la date d’émigration, ont créé des contextes de départ très différents. La trajectoire d’un émigré qui a quitté la Russie aux lendemains de la Révolution d’Octobre, bien avant l’embrasement du pays, peut difficilement être comparée à celle d’un réfugié qui a fui à la fin de la guerre civile, au terme de plusieurs années d’affrontements choisis ou subis, d’errances, d’incertitudes et de privations. Mais, en l’occurrence, cette comparaison est peu pertinente si on considère la prépondérance des départs qui ont eu lieu en 1920, année la plus meurtrière de la période6.
Plus des deux tiers des émigrés russes arrivés en France ont quitté le pays vers la fin de la guerre civile. Seule une minorité (à peine 7 %) est partie en 1917 et 1918. 10 % environ ont émigré entre 1922 et 1925 dans le contexte de la normalisation soviétique engagée par la NEP.
Dans l’esprit des contemporains, les départs massifs de 1920 sont ceux des armées blanches, statistiquement dominants dans les flux enregistrés. Ceci est incontestable mais reste une explication partielle. Ainsi, sur les 200000 à 230000 personnes évacuées vers le Bosphore dans le cadre des grandes opérations d’évacuation de l’Armée blanche, seuls 90 000 militaires sont précisément identifiés. Lors de l’évacuation de l’armée Wrangel (la dernière qui eut lieu en novembre 1920 alors que les troupes se trouvaient en pleine débâcle) 70000 militaires ont été enregistrés sur un total de 135000 personnes7. C’est dire que, tout en figurant en nombre significatif, les militaires sont loin d’avoir constitué la majorité des départs comptabilisés à la fin des conflits armés en Russie occidentale.
En revanche, les évacuations des armées ont joué un rôle très important dans la dynamique des migrations de 19208. C’est ce que montre la cartographie des voies suivies par les réfugiés russes de France. L’élément évident, si l’on observe la configuration des flux, c’est l’importance des départs par les rives de la mer Noire et celles de la mer d’Azov, encadrés par les États-majors des pays alliés. Près de 60 % des Russes émigrés en France ont quitté la Russie par cette voie en 1919 et surtout en 1920.
Les sorties par les frontières continentales de l’ouest, en particulier vers la Pologne, sont également importantes (20 % environ de l’ensemble), bien que moins spectaculaires que les départs par le Sud, alors que ce furent des voies de passage très massivement empruntées au cours et à la fin de la guerre civile. À l’échelle de la dispersion russe en Europe, les flux d’émigration les plus importants furent localisés dans ces marches occidentales de la Russie soviétique aux frontières encore mal délimitées. Une émigrée se rappelle avoir simplement franchi un pont sur la rivière Grabarka : « On passait encore facilement d’une rive à l’autre, tant l’époque était floue. Malgré tout, (mes parents) ont eu la chance de ne pas tomber sur une patrouille »9. L’une des particularités des trajectoires des réfugiés russes de France est d’avoir eu lieu dans les territoires méridionaux ouvrant sur la mer. Moins nombreuses ont été les voies de sortie par la Pologne ou les États Baltes, bien qu’en apparence d’accès plus faciles.
Dans l’ordre d’importance des itinéraires empruntés, les traversées directes en train de l’Europe centrale et orientale à destination de l’Allemagne et de la France (10 %) constituent la troisième trajectoire aisément repérable. Mais cette voie de sortie a été principalement empruntée par les réfugiés précocement partis, en 1917 et dans la première moitié de l’année 1918 ou, au contraire, par ceux partis tardivement, après 1920.
Comparées à ces trois principales voies de sorties, les départs des émigrés arrivés en France par d’autres frontières (Finlande, Roumanie, Extrême-Orient), apparaissent très minoritaires. L’hypothèse de départs favorisés par la proximité d’une frontière est infirmée dans bien des cas, comme dans celui des Petrogradois géographiquement proches de la Finlande, mais qui ont majoritairement quitté le pays par les frontières maritimes du sud.
On ne peut rendre compte de cette géographie des départs qu’en restituant la configuration géopolitique des conflits qui se sont déroulés à partir du printemps 1918, en particulier dans les régions méridionales, lieu des affrontements armés les plus intenses.
Une grande porte de sortie : le sud
L’évocation des contextes de la guerre civile passe par le rappel, même succinct, des rapports de force politiques dans les mois qui suivent la révolution d’Octobre. À partir de novembre 1917 on distingue trois types dominants de réactions au nouveau pouvoir10. Outre Petrograd et Moscou qui se trouvent dès novembre aux mains des Bolcheviks, les villes les plus rapidement et pacifiquement acquises au nouveau pouvoir sont les vieux centres industriels du Nord et de l’Oural où la tradition ouvrière et militante est forte.
Dans les cités commerciales et industrielles, socialement plus hétérogènes, comme Nijni-Novgorod ou Saratov, les soviets se rallient moins rapidement. La tendance des Bolcheviks est alors de constituer un contre-pouvoir, notamment par l’intermédiaire des comités d’usine, avant de passer à l’offensive, créant ainsi des conflits ponctuels mais limités. Enfin, dans les villes moyennes qui sont surtout des centres agricoles et commerciaux, la résistance au nouveau pouvoir s’est tôt exprimée par la constitution de « comités de sauvegarde ». Dans la plupart des cas, les Bolcheviks ont dû intervenir de l’extérieur en provoquant des affrontements violents.
Quelques semaines après l’insurrection d’Octobre, la majeure partie du nord et du centre de la Russie était sous le contrôle des Bolcheviks ou prête à s’y trouver, tandis qu’au sud de la partie européenne de l’ancien Empire, l’Ukraine, le Don et le Kouban constituaient les principales régions d’opposition ouverte au nouveau pouvoir. Cette ligne de partage s’est confirmée au printemps 1918 avec la constitution des fronts de la guerre civile.
Au cours des trois années de conflits, les régions méridionales de l’ancien empire russe, l’Ukraine, le Caucase du Nord et la région du Don, vont devenir le théâtre des affrontements entre les différents camps11. Il n’est pas aisé pour autant de suivre leur déroulement en raison de l’importance et de la diversité des conflits locaux, et de leur caractère changeant. Mikhaïl Boulgakov, citant le cas de sa ville natale entre 1918 et en donne une illustration éloquente « Les habitants de Kiev estiment qu’il y a eu 18 changements de pouvoir. Certains mémorialistes sédentaires en ont compté moi, je vous dis qu’il y en a eu exactement 14, et qui plus est, j’en ai personnellement vécu 10. »12
Soixante-dix ans après la guerre civile, la reconstitution des événements dans le Sud reste une gageure tant la fragmentation des territoires entre les différentes forces se prête mal à l’exercice. « Ce fut dans le sud de la Russie, souligne George Brinkley, qu’eurent lieu les confrontations les plus nettes entre le socialisme et le bolchevisme, entre le libéralisme et le conservatisme, entre le chauvinisme grand-russien et le nationalisme non russe et entre les différentes politiques alliées. Le Sud, en bref, fut le microcosme de tous les conflits qui se sont manifestés au cours de la guerre civile et de l’intervention (étrangère)13 ». L’enchevêtrement des enjeux et des rivalités a fait du Sud une véritable « poudrière ».
L’intensité et la diversité des conflits dans les régions méridionales de l’ancien Empire expliquent en grande partie l’importance des départs enregistrés à partir des rives de la mer Noire. Les retraits militaires, la brutalité de la prise de contrôle des territoires par les Bolcheviks et, plus généralement, la guerre, ont fait fuir les populations. De fait, la majorité des réfugiés russes en France qui ont quitté leur pays par voie maritime sont originaires des régions du sud, soit de l’Ukraine, de la basse Volga ou du Caucase du Nord (60 %). Il s’agit là d’une population très diversifiée, plutôt urbaine, du moins en ce qui concerne les résidents d’Ukraine, plus marquée par la ruralité pour ceux originaires des provinces du Don ou de Stavropol, qui sont pour beaucoup des cosaques.
Quant aux autres fugitifs partis de Novorossisk, de Sébastopol ou de Yalta, ils viennent, eux, de régions beaucoup plus excentrées. Ce sont souvent des résidents des capitales qui représentent 15 % des populations évacuées au sud du pays.
La diversité des origines géographiques des évacués détermine donc des parcours différents durant la guerre civile. Il convient alors de distinguer les pérégrinations régionales des migrations internes plus amples qui, avant l’exil, n’étaient rien moins qu’un véritable exode.
De multiples trajectoires vers le sud
Il est rare, dans les récits des émigrés originaires des régions du Sud, que l’abandon du foyer soit associé au projet de quitter immédiatement le pays. Il y a eu des exceptions, en particulier chez les riverains, Criméens de Sébastopol ou de Yalta ou résidents de Batoum. On peut citer le cas de cette famille d’un commandant de bateau qui partit dès l’arrivée des Bolcheviques dans la ville14. Mais, le plus souvent, le départ a été la résultante de diverses pérégrinations dans la région, elles-mêmes advenues après bien des bouleversements. En Ukraine, le passage de la Grande Guerre à la guerre civile est souvent perçu dans une même continuité. Les retours du front des chefs de famille se juxtaposent dans les récits au souvenir de l’occupation allemande, d’où les digressions de cet adolescent sur la folie russe. « Je ne peux pas comprendre, explique-t-il, comment notre ennemi a pu devenir notre hôte et notre protecteur contre nos frères, devenus, eux, nos ennemis15 ». On constate que les récits d’émigrés évoquent rarement un départ dû à la présence des Allemands16. C’est au contraire le retrait de l’occupant qui donne lieu à plus ou moins brève échéance à l’abandon du foyer pour partir à la recherche d’un lieu plus sûr. Les témoignages et les mémoires fournissent d’inépuisables récits de l’instant du départ et des pérégrinations où le paysage, tantôt ville, tantôt campagne, ne cesse de changer. On y lit le rôle déterminant de la conjoncture strictement locale dans la décision du départ alors que toute la région est embrasée, les familles ne partent que lorsque leur ville ou leur village est assailli ou sur le point de l’être, et les destinations sont alors plus ou moins aléatoires, selon les cas.
La famille S., installée à Kharkov, quitte la ville en 1918 après la prise de la municipalité par les Bolcheviks. Le chef de famille, fondé de pouvoir d’un syndicat professionnel (le Conseil des métallurgistes et des mines de Russie du Sud) a été brièvement arrêté17. Juif originaire de Voznessensk, P. fuit précipitamment devant l’arrivée des troupes de Petlioura et se réfugie vers le sud à Odessa au moment où les Français procèdent à l’évacuation de la ville, évacuation à laquelle il se trouve mêlé18. Dans cette famille d’officiers qui, comme beaucoup, fut parmi les premières visées lors de l’arrivée des Bolcheviks, la fuite du père qui était recherché, entraîne peu après le départ des membres de la famille. Tous se retrouvent, après bien des haltes, dans les zones contrôlées par l’Armée blanche que le chef de famille a rejointes19. Dans certains cas, c’est moins la surprise provoquée par l’arrivée des troupes que l’instabilité chronique de la situation politique locale qui est invoquée pour expliquer le départ. Dans son récit, Emmanuel Soyfer rappelle l’occupation de Nicolaev par les Allemands, les Blancs, les Rouges. La famille quitte la ville en décembre 1919 alors que celle-ci est sur le point d’être reprise par les Blancs au terme d’une bataille de trois jours20. Le départ n’est pas toujours définitif, d’autant qu’il s’agit bien souvent de rejoindre un lieu proche, considéré comme plus « sûr ». La famille S., partie de Kharkov pour Novotcherkassk, revient brièvement à Kharkov en 1919 (reprise par les Rouges) pour repartir à Novotcherkassk avant de commencer, sous la pression des événements, une errance qui la conduit à Novorossisk d’où elle quitte le pays sur un navire de la marine marchande. Il y eut aussi des cas de transferts collectifs d’établissements scolaires ou militaires (écoles de cadets), notamment dans la province du Don, tel ce pensionnat près de Rostov dont tous les élèves furent conduits à Novorossijk pour être embarqués.
Le repli progressif vers les villes portuaires n’est pas exclusivement lié aux situations des fronts. La paralysie des moyens de transports terrestres est un motif invoqué pour expliquer l’itinéraire suivi vers le sud et non pas vers le nord. N. B., originaire de Poltavka (petite ville au nord de Nicolaev) est envoyé avec son frère plus âgé chez ses grands parents résidant à Rostov. Mais, devant l’impossibilité de s’y rendre en train, ils se dirigent vers Odessa durant l’hiver 1920 et, de là, ils s’embarquent sur un bateau-hôpital en direction de Novorossisk d’où ils espèrent parvenir à Rostov. Mais les deux adolescents se retrouvent bloqués à Novorossisk d’où ils sont ensuite évacués21.
Les cas sont nombreux de fuites dans le sillage des armées. Lorsque Rostov est prise par les Rouges, fin 1919, une masse de civils se décide à suivre les Blancs qui se retirent en pleine débâcle22. Chaque retrait donne lieu à des cortèges de familles affolées. Pour beaucoup l’attente du départ dans la cité portuaire est vécue comme un moment apocalyptique. Surpeuplement des villes, proximité du front, incertitude sur les capacités de transport des navires, tout se conjugue pour pousser à la fuite.
Chaos dans le port – raconte un témoin parti de Novorossisk en 1920. Avant tout le monde, des trafiquants enrichis, des propriétaires fonciers, des familles de généraux et des hommes politiques influents ont affrété des bateaux mercenaires pour les emmener en Turquie où ils savent qu’on les attend. Quand l’Armée des volontaires arrive, tous ces navires ont pris le large et ne restent à quai que des bâtiments de guerre anglais, français et quelques bateaux russes. L’embarquement, dans le plus grand désordre, commence aussitôt, et, sur les quais, la cohue augmente d’heure en heure. Mêlés aux militaires, des civils tentent leur chance (…). Les puissantes sirènes du Cuirassé Emperor of India donnent le signal du départ. Les amarres sont larguées au milieu des cris désespérés de pauvres gens abandonnés sur les quais 23.
L’exode vers le sud : le cas de Petrograd
Dans la bousculade des foules qui stationnèrent, plus ou moins durablement, dans les villes portuaires, se sont retrouvés non seulement des gens du sud, mais également des réfugiés venus de loin, parfois arrivés là au terme d’un très long périple, ou encore présents dans la région depuis plus d’une année. Parmi eux nombreux sont ceux qui venaient des capitales, et en premier lieu de Petrograd, la ville la plus éloignée du Sud mais proche en revanche des frontières de l’Europe baltique, de la Finlande et de l’Estonie qui offraient a priori d’autres voies de sorties vers l’étranger. Mais, parmi les Petrogradois qui ont migré vers la France, très minoritaires (soit à peine un quart de l’ensemble) sont ceux qui ont quitté leur pays par les frontières continentales près de la moitié d’entre eux s’est dirigée vers le sud et quelque 10 % seulement ont traversé l’Europe en train pour arriver directement en Occident. Ce même parcours a été suivi par un certain nombre de Moscovites mais il est, de manière générale, plus rarement mentionné par les citadins des autres villes.
Deux comportements extrêmes se dégagent ainsi de l’observation statistique. Il existe d’une part une tendance, certes relative, des Petrogradois à s’éloigner radicalement de la Russie et à s’installer provisoirement – dans l’intention du moins – en Occident, et une autre, la plus commune, à rejoindre les territoires « libres » du Sud, tels qu’ils sont perçus au début de la guerre civile. Le réflexe est moins d’émigrer que d’attendre en lieu « sûr » la suite des événements, de prendre une part effective à la lutte antibolchevique, ou encore de fuir une ville rapidement devenue sinistrée où sévissent privations et quasi-famine.
À bien des égards Petrograd constitue le lieu d’observation privilégié du face-à-face entre les tenants de la Révolution et ses opposants. Capitale des tsars depuis Pierre le Grand, la ville était peuplée de nombreux aristocrates et de hauts fonctionnaires de l’Empire que la révolution « pacifique » de Février avait peu inquiétés, sinon par le désordre qu’elle avait provoqué dans la conduite des affaires de l’État. La physionomie de la ville ne se limitait cependant pas à celle, officielle et policée, d’une capitale d’Empire. Elle était aussi avec les ouvriers des faubourgs une cité frondeuse qui, depuis les affrontements de 1905, symbolisait le bastion de la Révolution. L’effondrement de l’autocratie en mars, la formation d’un double pouvoir – du gouvernement provisoire et du Soviet – avaient favorisé une effervescence politique que l’incertitude sur la poursuite de la guerre, l’organisation des comités de soldats et les nombreux heurts qui éclatèrent en 1917 ne pouvaient qu’accentuer. Les contrastes politiques et sociaux furent longtemps source d’incertitude dans l’appréciation du rôle à venir de la capitale. Kerenskij eut la tentation de transférer le gouvernement à Moscou mais reporta sa décision par crainte des réactions qu’elle pouvait susciter24. L’insurrection d’Octobre confirma les inquiétudes du gouvernement provisoire : face à la détermination révolutionnaire la ville allait révéler son extrême vulnérabilité.
En mars 1918 les événements se précipitent avec la signature de la paix soviéto-allemande à Brest-Litovsk. Dans les jours et les semaines qui suivent l’armistice, nombre de militaires, officiers et généraux, organisent le repli vers le sud et répandent dans la capitale le mot d’ordre de départ. La période y est propice le gouvernement de Russie soviétique « abandonne » lui-même Petrograd pour Moscou qui, le 18 mars, est proclamée nouvelle capitale. Le retour de la capitale politique dans le centre historique de la nation russe facilite alors l’épuration naturelle des anciens cadres de l’État russe.
Les départs des politiques acquis à la cause de la guerre anti-bolchevique ont lieu de novembre 1917 à l’été 1918, à des périodes précisément identifiables. Mais ces migrations comprennent aussi des groupes sociaux ou des groupes d’influence plus vastes. Elles font suite à des décisions tacites ou explicites, à des rencontres, sont déterminées par des liens sociaux particuliers, des réseaux personnels, associatifs, professionnels qui ont été réactivés après le renversement du gouvernement provisoire en premier lieu les organisations humanitaires para-gouvernementales créées ou développées au cours de la Première Guerre mondiale, comme l’Union des villes et l’Union des Zemstvos25 ou la Croix-Rouge russe qui allait jouer un rôle central dans l’organisation de l’arrière des fronts anti-bolcheviques26. L’effervescence de l’année 1917 avait suscité des regroupements d’intérêts socio-politiques ou professionnels et ces solidarités ont permis l’élaboration de stratégies migratoires qui, dans la première moitié de l’année 1918, ont facilité les départs vers le sud. Pour nombre d’acteurs sociaux (obščestvennyj dejatel’i) et d’anciens représentants de l’État russe, il s’agissait de participer directement, à titre civil ou militaire, à la résistance. C’est ainsi que Marie Bachmakoff, ancienne infirmière de la Croix-Rouge, décide de partir à Ekaterinodar dès qu’elle prend connaissance de la préparation d’un convoi de soldats vers cette destination27. Les motifs professionnels sont également invoqués, lorsqu’il s’agit par exemple de réorganiser ou de créer en « Russie libre » des succursales de sociétés financières et industrielles. Le père de A. S., brièvement arrêté au début de la Révolution, quitte Petrograd en juin 1918 pour superviser une filiale de la banque centrale russe, à Kiev d’abord, puis à Rostov28. M. S., fils d’un physicien, part, lui, avec ses parents rejoindre un groupe de scientifiques réfugiés à l’université de Yalta29.
L’aristocratie n’est pas forcément la plus prompte à fuir, même si les perquisitions ou la menace de réquisition des biens contribuent à entretenir le sentiment « d'une classe persécutée en masse » selon l’expression de certains de ses membres. Inquiétés, les grands représentants de l’ancien régime ne font cependant pas l’objet d’agressions caractérisées, du moins jusqu’au début de l’été 1918. La fille du grand duc Paul quitte Petrograd en juillet, juste avant l’arrestation de son père30.
Pour d’autres, partis il est vrai plus tardivement, c’est plutôt la dégradation rapide de la ville, de la situation sanitaire, des conditions de ravitaillement qui détermine le départ. « Une famine forte, rappelle un Petrogradois qui avait alors 16 ans, poussant à quitter la ville natale et à aller quelque part à la recherche d’un bout de pain, une fuite sans fin vers le sud31… ». Ce qu’évoquent bien d’autres récits « On quittait Petrograd comme s’envolent les oiseaux, écrit Alexandre Morskoj la faim, le froid, l’inconfort… Ils s’envolent pour revenir au nid quelques mois après. On partait pour Kiev, pas plus loin. De Kiev à Odessa pour un mois seulement… À Odessa orgies, débauches, arbitraire, justice sommaire (…). Tout au fond de l’âme, inavoué, impossible, tremblote un désir l’étranger… plus de Rouges, de Blancs, d’ultras, ni Allemands, ni Hetman32… »
La décision du départ est toujours facilitée par la conviction qu’il ne sera que temporaire et par l’assurance de pouvoir disposer, dans la plupart des cas, d’un foyer d’accueil à l’arrivée. Certains partent retrouver des membres de la famille installée, qui à Rostov, qui à Vladikavkaz, d’autres rejoignent leur domaine33, ou celui d’amis, ou une maison de villégiature précédemment occupée. Certains lieux en Ukraine, en Crimée ou dans le Nord du Caucase correspondent aux cités balnéaires ou estivales prisées de l’ancienne élite, et c’est souvent vers ces « riviera » russes que les fugitifs se dirigent. « Nous étions partis de Piter34 Rouge et nous vivions tranquillement sur nos terres dans les grandes montagnes de Crimée », raconte un adolescent35.
Graduels, les départs semblent être favorisés, sinon déterminés, par la pression exercée dans différents milieux d’appartenance où le réflexe de fuite se propage de proche en proche. Ces réseaux de fugitifs deviennent surtout visibles au lieu d’arrivée. Ainsi, quand Marie Bachmakoff arrive à Kislovodsk, c’est pour y retrouver sa « société » : « Toute l’aristocratie se trouvait ici, le grand duc André, sa mère, la grande duchesse Marie (…) On voyait le tout-Petrograd dans le parc, sur le Piatatchek, place où tout le monde se rassemblait. Je trouvai une chambre chez ma cousine36 ». Envoyé à Odessa, M. y côtoie tout un monde familier de publicistes progressistes avec lesquels il est finalement évacué37.
Au printemps les voyages commençaient déjà à relever de l’épopée. La traversée de la Russie constitue, sur le modèle du Docteur Jivago, la part épique des récits, celle où les yeux s’ouvrent avec effroi sur le pays réel, la misère, le chaos, mais où existe aussi l’espoir du peuple (soldats démobilisés, propagandistes enthousiastes) qui forment la compagnie, souvent inopportune, du compartiment.
À l’espoir succède l’attente anxieuse d’une reconquête, tandis que les retournements politiques entraînent des déplacements périodiques et qu’il faut songer, à mesure que se précisent les menaces, à un nouvel exode toujours plus au sud. Lors de son interdiction proclamée par le gouvernement bolchevique en janvier 1918, le comité directeur de la Croix rouge se rassemble à Kiev et se transporte un an plus tard à Odessa au moment de la prise de la ville, puis à Ekterinodar, et à Rostov en juin 1919 où il reste jusqu’à son nouveau transfert à Novorossisk à la fin de l’année, avant d’être évacué en 192038.
Des départs en masse s’effectuent ainsi avant que la capitale soit sinistrée, ce qui entraîne d’autres fuites plus précipitées, orientées vers la frontière la plus proche, fuites dispersées ou liées à des opportunités spécifiques le repli des troupes de Yudenitch de Petrograd en 1919 provoqua le départ de plusieurs milliers de civils vers l’Estonie39.
Au cœur de la guerre civile, Victor Serge, tout juste arrivé en Russie, découvre Petrograd en janvier 1919 et dresse le tableau pathétique d’une ville délaissée :
Nous entrions dans un monde mortellement glacé (…). Les larges artères droites, les ponts lancés sur la Neva, fleuve de glace couvert de neige, semblaient d’une ville abandonnée de loin en loin un maigre soldat en capote grise, une femme transie sous des châles passaient comme des fantômes dans un silence d’oubli. Vers le centre commençait une animation douce et spectrale. Des traîneaux découverts, traînés par des chevaux faméliques, s’en allaient sans hâte sur la blancheur. Presque pas d’automobiles. De rares passants transpercés par le froid et la faim avaient le visage livide. Des soldats haillonneux, le fusil accroché à l’épaule par une corde, cheminaient sous des fanions rouges (…). C’était la capitale du froid, de la faim, de la haine, de la ténacité. De trois millions d’habitants environ, la population de Petrograd venait de tomber en un an à quelques sept cent mille âmes en peine40.
La fuite des capitales sous contrôle bolchevique pour gagner les territoires du sud a laissé chez les contemporains le souvenir de disparités régionales saisissantes.
À Rostov, écrit G. Annenkov arrivé dans la ville début 1920, je fus littéralement éberlué par la violence du contraste entre ce qui se présentait devant mes yeux et les visions funestes de Petersbourg. D’immenses marchés à ciel ouvert s’étendaient le long des rues et sur les places : montagnes de pain, mottes de beurre, de fromages, de jambons, de poissons, de volailles, de lard d’Ukraine (…) ; chevaux dételés et somnolents, la tête dans une musette d’avoine, cris, rires41…
Malgré les conflits, l’insécurité, l’abondance (certes relative selon les régions) paraît miraculeuse si on la compare à ce que la guerre civile dans le Nord laissait à chacun. Mais peu de Petrogradois purent en faire l’expérience. Seuls ceux qui avaient quitté la ville avant la fin de l’année 1918 eurent cette chance. « Où fuir ? écrit un témoin en évoquant l’automne 1918 à Petrograd. Sur les murs des gares on lit l’affiche suivante Il est interdit de se rendre à Astrakhan, Kazan, Simbirsk, Pskov (…), dans le Don, le Caucase, en Crimée, en Sibérie, bref, la Russie entière est fermée aux Russes, chaque ville soigneusement isolée, séparée des autres par des cloisons étanches ».
Une voie de sortie naturelle : la Pologne
Contrairement aux évacuations par le sud de la Russie, sur lesquelles témoignages et récits d’époques abondent, les autres itinéraires de sorties des réfugiés aux frontières continentales du pays sont difficiles à reconstituer. Le mouvement d’émigration par la frontière polono-russe fut, d’après les estimations nationales, polonaises, allemandes et internationales, la voie de sortie la plus massivement empruntée par les réfugiés de la guerre civile. En ce sens, les trajectoires des Russes immigrés en France sont atypiques puisque moins d’un quart d’entre eux ont suivi cette voie.
Dans les régions frontalières de l’ouest le contexte des sorties était fort différent de celui des grandes évacuations du sud orchestrées et stimulées par les États-majors russes et alliés. La voie de l’ouest fut peu empruntée par les armées blanches, à l’exception des troupes du général Bredov en 1919, évaluées à 12000 hommes environ, et de quelques contingents courant 1920. L’incitation au départ provoquée par le repli collectif des armées n’a donc joué que dans une faible mesure pour expliquer les grandes vagues d’expatriation de la période.
Les obstacles à la reconstitution du contexte des départs vers la Pologne tiennent d’abord à la complexité de la configuration politico-démographique dans les régions frontalières. Même s’ils ne furent pas directement impliqués dans le conflit entre Blancs et Rouges, les territoires des périphéries de l’ancien Empire furent touchés. Les tentatives locales de soviétisation, les rivalités nationales, l’expansionnisme polonais contribuèrent à polariser les conflits régionaux : les visées de l’armée ukrainienne sur l’ancienne Galicie autrichienne (que convoitait également Pilsudski) et la levée d’une armée galicienne sous le gouvernement dictatorial de Petruchevitch exacerbèrent les tensions dans la région de Lvov en 1919. Plus au Nord la région de Wilno, après l’occupation par les armées allemandes et une brève période de soviétisation, devint le lieu d’affrontement des rivalités lituano-polonaises. La ville, rappelle Henri Minczeles, changea huit fois de mains entre 1917 et 192543. Ces confins furent aussi fortement affectés par la guerre polono-russe de 1920 qui, malgré son caractère éclair, se caractérisa de part et d’autre par une grande violence exercée sur la population civile.
En dépit de tous ces facteurs de déstabilisation, les provinces de l’ouest de l’ancien Empire furent d’importantes voies de passage pour les réfugiés, comparativement à d’autres régions frontalières, comme la Bessarabie roumaine.
Les flux de réfugiés russes qui sont passés par la Pologne avant de venir en France ont eu lieu pour l’essentiel en 1920. Mais les départs se poursuivirent tout au long de la décennie. Un tiers des réfugiés qui ont suivi cette voie ont traversé la frontière entre 1921 et 1930, notamment lors de la famine en Ukraine en 1921-1922. La proportion significative de sorties après la fin de la guerre civile témoigne ainsi de la grande perméabilité des frontières polono-soviétiques jusqu’à la fin des années vingt44. De ce point de vue les migrations via la Pologne contrastent avec celles du sud, circonscrites pour l’essentiel aux années 1919-1920 et qui, pour cette raison même, suscitent de nombreux replis vers la frontière polonaise. Plusieurs récits insistent sur cette dernière possibilité de sortie fuir par la Pologne après le départ des Alliés au sud et la reprise en mains des territoires par les Bolcheviques. Ainsi M. parti de Moscou vers l’Ukraine avec ses parents, se remémore l’impossible embarcation sur les navires surchargés en partance d’Odessa et la décision prise de chercher refuge à Dantzig45. Zoé Oldenbourg, demeurée en Crimée après le départ des Blancs, raconte la chasse aux contre-révolutionnaires et le contrôle de la région par le gouvernement soviétique, ce qui entraîna la fuite précipitée de nombreux réfugiés vers l’ouest46.
La spécificité de la situation migratoire dans les régions frontalières tient aussi aux effets de la Première Guerre mondiale et au démembrement de l’Empire. Les régions des confins ont été particulièrement éprouvées par le déclenchement la Grande Guerre qui entraîna de très importants déplacements de population. Ces zones frontalières, et par conséquent stratégiques, furent placées sous le contrôle direct de l’État-major de l’armée russe, et des transferts massifs de civils vers l’intérieur de l’Empire furent préventivement engagés avant que ces régions ne deviennent effectivement des zones de front, puis d’occupation par les armées des puissances centrales, entraînant encore de nouveaux déplacements47. Au moins 5 de personnes furent ainsi acculées au départ vers l’est au cours des années 1914-1917.
En 1917 les régions frontalières étaient donc des zones, sinon désertées, du moins profondément bouleversées du point de vue démographique. À partir de mars le gouvernement soviétique favorisa dans un premier temps le rapatriement des réfugiés originaires des territoires de l’Ouest. En témoigne la clause concernant ces rapatriements qui figure dans le traité de paix signé avec les puissances centrales48. Mais l’encouragement aux rapatriements fut cependant de courte durée dès la seconde moitié de l’année 1918, fut suspendue l’attribution de laissez-passer aux réfugiés de la Grande Guerre alors dispersés dans les différentes régions de Russie. Les mouvements de retour ne reprirent officiellement que fin 1920. À cette date fut également autorisé le départ de Russie des « optants », c’est-à-dire des anciens sujets du tsar, originaires des nouveaux États baltes ou de la Pologne, qui avaient fait le choix de regagner leur patrie d’origine.
La fin de la guerre civile et l’exil, via la Pologne, de ceux qui voyaient s’écrouler l’espoir d’une défaite bolchevique coïncidèrent donc avec ces importants mouvements migratoires de « retour » des populations anciennement déplacées et des optants. Les réfugiés issus de la guerre civile se trouvèrent ainsi mêlés aux flux très composites – tant du point de vue social que national – de ceux que la Première Guerre mondiale et l’écroulement de l’empire avaient chassé de chez eux, de sorte qu’il devint quasiment impossible de les distinguer dans la masse des migrants qui se pressaient aux frontières polono-soviétiques.
Parmi les réfugiés russes de Pologne, se trouvaient de nombreux Juifs originaires des confins (soit des territoires de l’ancienne zone de résidence juive de l’Empire russe). Leur présence dans ce pays s’avéra rapidement problématique en raison de leur nombre, et plus encore de l’hostilité que leur arrivée suscita dans le climat de fort regain d’antisémitisme qui caractérisait la renaissance de l’État polonais. Au cours des années 1920, le gouvernement français fit état à plusieurs reprises de son action en faveur de l’accueil des Juifs russes réfugiés en Pologne et, si l’on se réfère aux déclarations des représentants gouvernementaux, la France aurait effectivement accueilli 4 000 d’entre eux environ. Mais, au-delà de quelques chiffres évoqués dans différents rapports, l’information sur l’immigration des réfugiés juifs russes en France demeure très lacunaire.
Une voie de sortie extrême le « Far-Est » oriental
Dans la reconstitution des principaux mouvements migratoires des Russes venus en France on ne peut que signaler les itinéraires les plus singuliers mais qui occupent pourtant une place importante dans le patrimoine mémoriel de l’émigration. Aventures rocambolesques et invraisemblables mésaventures ont nourri les récits… Les migrations vers l’Extrême-Orient ont en effet constitué de véritables épopées. Peu de réfugiés russes immigrés en France ont suivi cette voie, et la plupart de ceux-là ne sont arrivés à Paris qu’après la Seconde Guerre mondiale. C’est la Fondation Tolstoj qui se mobilisa, lors de la Révolution chinoise, pour faciliter leur ré-expatriation vers l’Europe49. Cependant, rapportés à l’ensemble de l’émigration russe dispersée à travers le monde, les départs vers le Moyen-Orient et plus encore vers l’Extrême-Orient ne peuvent être tenus pour négligeables puisqu’ils ont concerné au moins 100 000 personnes50.
Les migrations vers l’Extrême-Orient commencèrent dès 1917 et se poursuivirent jusqu’en 1922, parfois même au-delà. Les premiers fugitifs se dirigèrent surtout vers la Mandchourie (Kharbin fut fondée en 1898 par le gouvernement tsariste lors de la construction des chemins de fer de l’Est chinois). À partir de 1917, la voie du transsibérien constitua une ligne de retraite importante pour les civils et les militaires. Ainsi, 45 000 hommes franchirent, avec les soldats de la Légion tchécoslovaque, la frontière chinoise après la chute de l’amiral Koltchak. Lors de l’évacuation de Vladivostok, en octobre le général Dietrich évaluait à 40 000 environ le nombre de militaires et civils réfugiés.
Les récits de ces années vécues en Extrême-Orient se présentent comme une succession de pérégrinations entraînées par les bouleversements historiques. En témoigne, parmi beaucoup d’autres, la trajectoire de cette réfugiée :
Mon père était établi fabricant de brosses à Odessa (…) et a été fusillé par les Gardes rouges comme capitaliste-bourgeois et contre-révolutionnaire. La vie étant devenue intenable à Odessa, ma mère a été obligée de tout abandonner et, avec quelques amis fuyant la Révolution, elle m’a emmenée en Asie avec la vague de réfugiés qui s’est dirigée vers l’Extrême-Orient. C’est ainsi que nous sommes arrivés d’abord à Kharbin (…) où nous avons vécu jusqu’en 1939, pour nous rendre ensuite à Tsien-Tsin. Nous ne sommes restés que peu de temps dans cette ville et c’est à Shanghai que j’ai poursuivi mes études (…). En 1949, en raison de la prise de Shanghai par les communistes chinois, nous avons été obligés de quitter la ville51.
Ces nouvelles et tardives vagues d’arrivées en provenance d’Extrême-Orient vers la France après la Seconde Guerre mondiale seront remarquées mais resteront numériquement marginales. Elles seront concomitantes de l’immigration des réfugiés russes initialement installés en Europe centrale et qui, à l’instar de leur compatriotes venus d’Asie, fuiront la Pologne, la Tchécoslovaquie, voire la Yougoslavie après l’installation des nouveaux régimes communistes dans la région et la formation du bloc soviétique.
Une sortie sans départ « Les réfugiés sur place… »
L’évocation des itinéraires suivis par les réfugiés russes de France serait incomplète sans la mention de la situation spécifique des « refugiés sur place »52, qui pourrait s’appliquer aux Russes résidents des pays Baltes, de la Bessarabie, de la Pologne russe ou la Finlande, c’est-à-dire des territoires qui dépendaient jusqu’en 1917 de l’Empire russe. Suite à l’écroulement de la Russie impériale, ces résidents sont devenus des minorités étrangères au sein des nouveaux États constitués. Une petite proportion de réfugiés venus en France (environ 5 %) s’est trouvée dans cette situation.
Anciens fonctionnaires de l’État russe, commerçants, propriétaires terriens, entrepreneurs, ingénieurs ou militaires, les Russes installés dans les territoires rattachés à l’Empire russe formaient d’importantes colonies dans certaines villes comme Varsovie, Helsinki ou Vilna. Mais l’évolution de ces colonies reste mal connue. Les nombreux bouleversements intervenus à partir du début de la Première Guerre mondiale semblent avoir provoqué d’importants retours vers le centre de l’Empire.
Vers 1920 les critères d’attribution de la citoyenneté obligèrent les nouveaux États nés du démantèlement de l’Empire à établir une distinction entre « minorités » et « réfugiés » selon la volonté des personnes concernées. Mais ce libre choix s’avéra plus théorique que réel, et fut souvent déterminé par la conjoncture ou les situations particulières propres à chacun des intéressés comme l’attestent de nombreux récits « Je suis né à Izbora, région de Pskov (Russie) (…). En 1919, l’Estonie a annexé le territoire russe où j’habitais et je suis devenu estonien de force. J’ai accompli 18 mois de service militaire dans l’armée estonienne. Lorsque j’ai été libéré, j’ai été appelé par la police qui m’a appris que je n’étais plus estonien et m’a muni d’un passeport Nansen pour réfugié russe53. »
Dans sa typologie des populations allogènes des nouveaux États baltes et polonais, John Simpson assimile les réfugiés sur place aux anciens « nantis » du régime tsariste et les distingue des minorités nationales russes, le plus souvent rurales et installées à proximité des nouvelles frontières de l’URSS. Plusieurs émigrés russes nés en Pologne et installés en France comme apatrides insistent sur l’hostilité dont ils furent l’objet après la Révolution. Selon le témoignage de l’un d’entre eux, ils étaient considérés « comme des anciens occupants »54. Se sont ainsi solidarisées les anciennes élites de l’Empire installées dans les périphéries occidentales et les émigrés fuyant la guerre civile. Leur départ s’en est trouvé accéléré, qui de Riga, qui de Varsovie ou d’autres grandes villes des États d’Europe centrale et baltique.
Les exilés russes en France : Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ?
Malgré la diversité des situations que les émigrés russes de France ont pu connaître (allant des « « réfugiés sur place » jusqu’à des migrations quasiment ininterrompues à travers le pays à partir de 1917-1918), des trajectoires dominantes sont nettement repérables. Le parcours qui va du pays natal jusqu’à la frontière maritime ou terrestre, dessine une certaine géographie des origines les Russes du nord, ou Grands Russes, sont minoritaires, surtout représentés par les résidents des capitales qui composent près d’un cinquième des réfugiés les émigrés originaires des régions méridionales constituent plus de 60 % de l’ensemble et viennent essentiellement des grandes villes d’Ukraine et les provinces cosaques de l’est. Par opposition, les localisations des réfugiés natifs des régions du centre, de la Volga et de l’ouest du pays, sont géographiquement très dispersées, en particulier le long des frontières occidentales. Cette cartographie des origines souligne, a contrario, la présence très marginale des réfugiés natifs des autres régions, en particulier de l’Oural et des territoires situés plus à l’est.
Ainsi, les émigrés russes de France proviennent bien des diverses parties occidentales de l’ancien empire, mais forment un groupe dominé par la présence des méridionaux, en particulier des Ukrainiens. S’en trouve très relativisée l’appréciation générale de cette émigration comme étant « ethniquement russe ». Il est vrai que ces particularismes s’exprimeront par la suite de façon marginale tant la mémoire « impériale » de la Russie a été communément partagée, du moins au sein de l’émigration en France. En revanche, les distinctions entre Russes du Nord et du Sud se retrouveront quand nous observerons les milieux sociaux et les comportements.
Que les fugitifs soient d’abord représentatifs des régions les plus touchées par les conflits armés, montre bien le poids de la guerre dans le choix du départ. La question est de savoir dans quelle mesure ces réfugiés présentent ou non une certaine homogénéité sociale dans la logique d’une lecture de la guerre civile comme l’expression exacerbée de la lutte de classes engagée à partir d’octobre 1917.
Les opinions publiques occidentales étaient convaincues que l’émigration russe était essentiellement composée des anciens nantis de l’Empire défunt, en particulier de l’aristocratie solidaire du trône. Les intéressés (c’est-à-dire les associations russes émigrées autant que les responsables de l’aide aux réfugiés) relativisaient cette perception, tout en insistant sur l’existence d’une élite en exil « Les fugitifs appartiennent aux classes les plus diverses de l’ancienne société russe, précisait le Haut-Commissaire aux Réfugiés, et ils se trouvent inégalement préparés aux épreuves de leur situation actuelle. Si leur infortune est générale certains en souffrent davantage pour être touchés de plus haut55. » Plus explicites, les membres de la Conférence russe de Paris affirmaient « La masse des réfugiés se compose d’éléments très variés à côté des bourgeois et des intellectuels on trouve un grand nombre de paysans et d’ouvriers, etc., ayant fait partie des anciens corps expéditionnaires et des armées anti-bolchevistes56 ». L’idée selon laquelle les classes populaires de l’émigration étaient surtout représentées par les anciens régiments des armées blanches était très répandue au sein de la communauté russe : Une très grande partie de l’émigration, écrit Nina Gourfinkel, la fille du général Denikine, était composée de corps expéditionnaires réguliers et de troupes blanches automatiquement évacuées de la Crimée, du Caucase, d’Odessa. Le commandement militaire anti-bolchevique avait fait fuir la Révolution à ceux-là mêmes au nom desquels elle luttait »57.
Les mémoires d’émigrés vont rarement au-delà de ces appréciations générales. Il existe bien quelques esquisses ou témoignages décrivant les réfugiés « ordinaires » mais ceux-ci sont bien rares et pauvres comparés à la masse de documents, de monographies, de travaux d’ensemble réalisés sur les élites de l’émigration58. Les ouvrages de synthèse renvoient immanquablement et presque exclusivement à cette spécificité que fut la présence, certes très attractive et singulière, de très nombreuses personnalités composant la « fine fleur » de la société russe de l’époque. Sa représentativité au sein de la communauté réfugiée n’en reste pas moins à déterminer.
Les instruments d’évaluation des profils sociaux d’un groupe sont difficiles à élaborer et d’un maniement délicat. D’autant plus que, dans ce cas, on dispose de très peu d’informations sur les profils sociaux dans la période antérieure à l’exil. Quelques tentatives effectuées à partir de l’exploitation statistique des dossiers de réfugiés (OFPRA) méritent d’être présentées. Le niveau d’études mentionné par les réfugiés constitue par exemple un premier indicateur pour aborder la question.
La répartition des réfugiés selon le niveau d’études (élémentaire, secondaire, supérieur) met en évidence la forte proportion de réfugiés possédant une instruction générale complète les deux tiers d’entre eux ont achevé des études secondaires59 et près de 15 % ont effectué des études supérieures. Seule une minorité (environ 5 %) indique n’avoir reçu aucune formation (rappelons qu’en 1917 le taux d’analphabètes en Russie dans la population âgée de plus de 9 ans reste proche des 30 %)60. Enfin, mention doit être faite de la proportion significative de réfugiés passés par une école militaire quelque 12 Il est vrai que ces données ont été recueillies tardivement (au début des années 1950) et qu’elles ne permettent pas de savoir si les études effectuées l’ont été en Russie ou à l’étranger. Or, une partie notable des réfugiés russes a poursuivi, repris ou achevé des études en exil (les organisations communautaires ont en effet joué un rôle décisif dans la formation), ce qui conduit à relativiser la pertinence des résultats présentés. Cette réserve faite, on ne peut que constater l’appartenance majoritaire à des milieux urbains, sinon privilégiés de longue date, du moins en pleine ascension à la veille de la Première Guerre mondiale. Une analyse plus détaillée du niveau de formation permettrait de confirmer l’hypothèse formulée par Madeleine Doré selon laquelle l’origine géographique des réfugiés recouperait, partiellement au moins, leur origine sociale, les intellectuels et l’aristocratie des capitales se distinguant des classes moyennes et de la minorité rurale originaires du sud de la Russie61. Les habitants des capitales sont plus nombreux, en proportion, à avoir effectué des études supérieures que ceux des grandes villes du sud comme Kiev, Kharkov ou Odessa et leur connaissance des langues étrangères accentue encore ces disparités62 un tiers des réfugiés Petrogradois parlent l’anglais ou l’allemand (et souvent les deux langues), contre 23 % des Moscovites et 10 % des natifs de Kharkov et d’Odessa ; la moyenne pour l’ensemble de l’émigration étant très faible (3,5 %).
Ces résultats confortent les distinctions faites au sein de l’émigration russe entre les élites européanisées des capitales et la bourgeoisie composite des grandes villes de province. Celle-ci, pour une part issue des professions libérales et des cadres administratifs locaux, était par ailleurs formée de nouveaux groupes d’entrepreneurs : ingénieurs et techniciens supérieurs promus à la faveur du développement tardif mais rapide de la Russie à la fin du xixe siècle. Une hiérarchie sociale de la communauté russe de France pourrait être ainsi esquissée entre les anciennes élites d’empire (qui constituent, selon l’expression très juste de Madeleine Doré, « la minorité influente de l’émigration »), les élites urbaines locales et les nouvelles classes moyennes, plus représentatives de la population émigrée que la haute société de l’ancien régime et donnant le profil reconnaissable de la communauté. Un tiers environ des émigrés proviennent de milieux sociaux culturellement plus défavorisés ou très spécifiques issus, pour l’essentiel, de la paysannerie.
Les militaires représentent, quand il s’agit de les dénombrer, la part la mieux connue de l’émigration russe. Socialement ils composent un ensemble hétérogène, visible dans l’encadrement même. On y trouve d’un côté un groupe d’anciens officiers militaires de carrière mais aussi de nombreux cadres de relève, formés dans l’urgence au cours de la Première Guerre mondiale et, d’autre part, une masse peu instruite de soldats du contingent où le cosaque symbolise dans l’émigration le bas de la hiérarchie sociale.
Le clivage pendant la Révolution, rappelle un ancien colonel, s’est fait d’une façon beaucoup plus curieuse qu’on ne le croit (…). Au fond, l’essentiel de l’Armée blanche était fait d’officiers de l’armée c’est-à-dire de ce que Denikine appelait lui-même le prolétariat instruit les troupes de choc du côté rouge étant les ouvriers, c’est-à-dire le prolétariat en train de s’instruire (…). Denikine était lui-même le fils d’un serf libéré du fait du service militaire et qui est arrivé officier, Kornilov était le fils d’un cosaque pauvre bien sûr, à côté d’eux il y avait un baron Wrangel mais il ne faut pas s’imaginer que c’était classe contre classe et que c’était uniquement des possédants qui formaient l’Armée blanche. Beaucoup de gens très riches avaient des capitaux à l’étranger et je ne crois pas qu’ils se soient aussi furieusement battus que ceux qui n’avaient rien63.
Le cas des militaires reste problématique de 1914 à 1920 la Russie a été en état de guerre, aussi le terme de militaire s’appliquait-il à la plupart des hommes en âge de prendre les armes. La très grande majorité des réfugiés de sexe masculin enregistrés par l’administration française ont servi dans l’armée au cours de la période considérée 64. Leur réflexe naturel est de se présenter comme des militaires dans la mesure où, pour la plupart d’entre eux, cette expérience a tenu lieu d’entrée dans la vie active.
70 % des hommes s’étant déclarés militaires se sont engagés dans la lutte anti-bolchevique. Néanmoins, un quart des réfugiés n’ont participé qu’à la Première Guerre mondiale et une minorité a effectué son service avant-guerre sans avoir été par la suite mobilisée. Autrement dit, près d’un tiers des hommes réfugiés n’ont pas pris une part active au conflit qui a déchiré la Russie entre 1918 et 1920.
Plus d’un tiers des réfugiés déclarés comme militaires ont participé à la Première Guerre mondiale puis à la guerre civile. Il s’agit de soldats et d’officiers qui, sitôt annoncée la démobilisation du front en mars 1918, ont rejoint l’Ukraine pour combattre l’occupant allemand et les Bolcheviks. Certains se réfèrent à cette imbrication des événements pour expliquer leur départ : « (Je suis parti) parce que j’ai suivi mon régiment et que je suis devenu Russe blanc »65. De ce point de vue le rôle des officiers dans la part que l’armée russe a prise dans l’armée blanche a été déterminant. Enfin, un tiers des réfugiés ayant pris les armes ont exclusivement participé à la guerre civile (dont la moitié pendant une année seulement).
La présence des militaires lors des grandes évacuations des rives de l’Ukraine et leur participation décisive à l’organisation de ces départs collectifs contribueront largement à fixer des images durables dans la mémoire de l’exil et les représentations des réfugiés. Si « l’émigration blanche » désigne au sens étroit les anciens contingents des armées contre-révolutionnaires, l’extension de cette appellation à l’ensemble des réfugiés de l’entre-deux-guerres est significative elle démontre l’incidence du contexte migratoire dans le processus d’identification des émigrés. Nonobstant la diversité des trajectoires qui ont conduit à l’expatriation, la part prépondérante des « dans le refuge russe en France fonde la mémoire de l’exil. « Autres rivages » écrira Vladimir Nabokov pour intituler son autobiographie. La figure emblématique des adieux au pays natal est en effet une terre qui s’éloigne du regard dans le mouvement des eaux, le renoncement à la terre ferme pour l’univers mouvant de la mer et de l’inconnu. Embarqués, les civils le sont avec les armées, en présence d’un encadrement militaire imposant, russe ou étranger. C’est lui qui donne les consignes, définit les modalités d’organisation à l’arrivée aux abords de Constantinople où les réfugiés font l’objet d’un premier enregistrement. D’où viennent-ils, ou vivaient-ils jusqu’au coup d’État bolchevique, quels sévices ont-ils eu à subir de la part des Rouges Les questionnaires remis induisent la trame du récit. Quelles qu’aient été les circonstances du départ, la détermination personnelle, politique, l’enchaînement des événements, l’environnement et le partage d’un vécu collectif jouent déjà en faveur de la rationalisation des trajectoires. Tend alors à se fixer une mémoire homogène de l’exil qui épouse la destinée des armées blanches depuis le départ de Russie jusqu’aux rives du Bosphore et, au-delà, dans les transferts chaotiques vers les pays balkaniques avant l’arrivée en France. « L’émigration blanche » désigne ainsi le patrimoine mémoriel qu’a produit l’une des voies historiques de la dispersion russe en Europe. En France, ce patrimoine largement partagé assurera la solidité du lien communautaire. Il sera un puissant facteur d’homogénéisation recouvrant les disparités sociales des réfugiés et la diversité des situations historiques qui les ont poussés à s’expatrier.
Dominante en France, l’émigration liée aux évacuations du sud de la Russie n’est pas pour autant prépondérante dans l’histoire de la dispersion russe en Europe. La géographie des différents flux migratoires au sortir de la guerre civile montre, au contraire, la part minoritaire de « l’émigration blanche » dans l’ensemble des refuges russes en Europe. Ceci désigne d’emblée la spécificité de l’émigration russe en France. Pour en comprendre les particularités (dues pour l’essentiel aux politiques suivies par l’État français et le Haut-commissariat aux Réfugiés) un retour à la configuration du refuge russe dans les différentes parties de l’Europe s’impose. De même qu’il est nécessaire d’aborder l’action, très sélective, des responsables de l’assistance aux réfugiés qui ont orienté les migrations vers l’ouest du vieux continent.
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Le « paquebot de la philosophie » : pourquoi Lénine a-t-il expulsé les intellectuels russes ?
Histoire / 15 novembre 2017 / Alexeï Timofeïchev
En 1922, les autorités soviétiques expulsèrent certains des penseurs les plus célèbres du pays. Cet exode forcé est généralement appelé le « paquebot de la philosophie », car la plupart des intellectuels furent envoyés sur un bateau. Alors pourquoi Lénine s'en est-il débarrassé ?
« L’expulsion des éléments contre-révolutionnaires actifs et de l’intelligentsia bourgeoise est le premier avertissement du pouvoir soviétique pour ces couches », a rapporté le principal journal soviétique « Pravda » (Vérité) à la fin de l’année.Août,1922. Quelques mois plus tard, deux navires allemands, le « O berbürgermeister Haken » et le « Preussen », quittèrent les côtes de l’URSS avec à leur bord d’influents penseurs russes.
Au total, plus de 160 personnes, dont des membres de leurs familles, ont été contraintes de quitter le pays. Parmi elles, des professeurs, des médecins, des enseignants, des économistes, des écrivains, des personnalités politiques et religieuses. Tous avaient un point commun : ils s'opposaient au régime soviétique.
Ils n'avaient pas le droit d'emporter grand-chose avec eux : deux paires de sous-vêtements, des chaussettes, des chaussures, une veste, un pantalon, un manteau et un chapeau. C'était tout. De l'argent et des bijouxétaitnon autorisé - tous les objets de valeur, y compris les obligations, ont été confisqués.
Des scientifiques prolifiques
Parmi les expulsés se trouvaient des penseurs et des savants russes de premier plan. Le plus célèbre d'entre eux était Pitirim Sorokin, l'un des fondateurs de la sociologie contemporaine.Révolutionil a soutenu les rivaux des bolcheviks - mais s'est ensuite éloigné de la vie politique.
Il y avait aussi des écrivains célèbres et des philosophes non marxistes. Sergueï Boulgakov, Nikolaï Berdiaev, Nikolaï Lossky, Ivan Ilyin et Semyon Frank ont dans une large mesure défini la façon dont la philosophie russe s'est développée avant 1917.tempsLa majorité des émigrés forcés n'étaient pas célèbres ou très connus. Cependant, on estime que les savants expulsés de Russie soviétique ont publié environ 13 000 travaux scientifiques dans toutes les branches de la science en 1939.
« Esclaves idéologiques de la bourgeoisie »
Les raisons pour lesquelles les autorités soviétiques expulsèrent tant d'intellectuels étaient liées à la conception de l'éducation de l'État. En 1921, les bolcheviks limitèrent l'autonomie des universités , conscients de l'importance de l'éducation pour la création d'une nouvelle société socialiste et souhaitant renforcer leur contrôle sur les centres d'enseignement. En général, le nouveau régime accorda une grande attention à l'éducation, luttant activement contre l'analphabétisme et développant l'enseignement supérieur. La réforme universitaire, cependant, provoqua un mécontentement qui déclencha la vague de « grèves des professeurs ».
Mais d'autres considérations entraient également en jeu. De nombreux intellectuels étaient des penseurs religieux et, en tant que tels, ils n'avaient pas leur place dans la Russie socialiste, selon ses dirigeants. Cela devient évident si l'on jette un œil à l'article de Lénine paru dansMars,1922 qui a ouvert la voie à l'action du Philosophy Steamer . Elle s'intitule « De la signification du matérialisme militant ».
Dans son article Lénine associe la religion et les courants philosophiques modernes non marxistes à la position de classe de la bourgeoisie, ennemie jurée du nouvel État prolétarien russe. Pour Lénine, les penseurs religieux et les partisans des approches philosophiques modernes étaient des « esclaves idéologiques de la bourgeoisie » qui, d’une manière ou d’une autre, aspiraient à la restauration d’un ancien système capitaliste en Russie. Beaucoup pensaient que la bourgeoisie manipulait les masses en utilisant des idées réactionnaires, principalement religieuses – les Soviétiques étaient donc obligés de s’occuper des responsables de cette idéologie.
« État sacré bolchevique »
Mais le problème a aussi une autre dimension. Comme l’a souligné le penseur social Sergueï Kara-Murza dans son livre « L’effondrement de l’URSS », les bolcheviks ont construit un État idéocratique paternaliste fondé sur l’idée commune de justice. L’idéologie jouait un rôle central dans ce système. Les bolcheviks ne pouvaient donc pas tolérer de concurrence en matière de conception des idées.
Un des passagers du paquebot , Nikolaï Berdiaev, (un an après avoir été expulsé) a écrit dans son livre « La philosophie de l’inégalité » : « L’État socialiste n’est pas un État laïc, c’est un État sacré… Il ressemble à un État théocratique autoritaire. Le socialisme professe une foi messianique. Les gardiens de l’« idée » messianique du prolétariat sont la hiérarchie spécifique – le Parti communiste, hautement centralisé et doté de pouvoirs dictatoriaux. »
En même tempstemps« Les hommes qui ont navigué sur le bateau à vapeur de la philosophie ne concevaient pas, en tant que groupe, la philosophie comme un « marteau pour changer le monde ». Ils ne croyaient pas à la subordination de la connaissance et de l’intégrité intellectuelle à un programme politique », comme le souligne une critique d’un livre consacré à ce sujet.
C’est pourquoi Lénine avait tendance à les considérer comme des ennemis et des « espions militaires ». Son ancien principal collaborateur, Léon Trotski, est même allé plus loin en déclarant : « Nous avons expulsé ces gens parce qu’il n’y avait aucun prétexte pour les abattre et il n’y avait aucune possibilité de les tolérer. »
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