vineri, 21 iunie 2024

3 Livres comprendre la montée de l'extrême droite



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Entrisme dans les médias et stratégie de Bardella: comprendre la montée de l'extrême droite


Sylvain Boulouque - 8 juin 2024 / https://www.slate.fr/

Trois livres décryptent pourquoi le Rassemblement national bénéficie d'une conjoncture si favorable.

Jordan Bardella prend des selfies avec ses partisans après une réunion publique du Rassemblement national, le 2 juin 2024 à Paris. | 

Trois récents ouvrages s'attaquent aux aspects de la montée de l'extrême droite, étudiant d'une part la face visible, médiatique, de ces formations politiques en s'attardant sur les nouvelles générations de cadres et de militants, et de l'autre sur la lame de fond qui parcourt la société française, scrutant la parole libérée de ce courant.


«L'extrême droite, nouvelle génération»: occuper le terrain médiatique et culturel

L'enquête L'extrême droite, nouvelle génération - Enquête au cœur de la jeunesse identitaire de Nicolas Massol et Marylou Magal est une plongée chez les militants arrivés à la politique au tournant des années 2010 et qui, depuis, occupent une partie de l'espace médiatique et culturel.

L'ouvrage se clôt par la description de l'enterrement de Patrick Buisson, figure tutélaire de l'extrême droite, ancien journaliste de Minute devenu conseiller de Nicolas Sarkozy, revenu au bercail et théorisant une droite allant des républicains aux nationalistes révolutionnaires. Tout le gratin de la nouvelle génération de l'extrême droite était présent à ses funérailles, aux côtés de l'ancienne. Si les seconds ont côtoyé et échangé avec leur comparse, les premiers ont été formés à ses conseils.
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Tout l'objet de l'enquête est de montrer comment s'est formée cette nouvelle génération de militants nationalistes et identitaires. Cette dernière bénéficie d'une double conjoncture. D'abord, elle s'appuie sur le ripolinage du Rassemblement national (RN) par sa nouvelle présidente, Marine Le Pen, qui se débarrasse d'une partie des anciennes habitudes du parti (tolérance vis-à-vis du négationnisme, admiration pour les écrivains fascistes, complaisance pour Vichy, etc.). Elle favorise la montée dans l'appareil de jeunes a priori sans tâche politique, dont Jordan Bardella est le prototype. Le deuxième aspect repose sur la structuration médiatico-politique de ces militants, dont la Manif pour tous a été le centre et le prototype. Ils ont marché ensemble et possèdent un fond culturel commun: refus des migrants, caché derrière l'appellation islam, demande forte d'autorité.

Les membres de cette nouvelle génération, qu'ils viennent de Les Républicains, du Groupe union défense (GUD) ou du Front national devenu Rassemblement national, partagent un arrière-fond culturel commun. Un certain nombre d'anciens jeunes de l'UMP rejoignent cette extrême droite new-look. Quelques jeunes gens ambitieux imaginent que pour prendre le pouvoir, la droite classique doit rompre les amarres avec son héritage historique issu de l'antifascisme gaulliste pour prôner l'alliance avec le RN. C'est ce qui se passe dans la rue à partir 2013 et se poursuit jusqu'à aujourd'hui. Ces militants se retrouvent ensuite dans des lieux de sociabilité parisienne des droites, comme le café des Caves ou Aux soupers.

Majoritairement, ces jeunes gens sont bien nés et issus de bonnes familles parisiennes ou provinciales, montés à Paris pour suivre les cours des grandes écoles. La majeure partie d'entre eux appartiennent déjà à des familles classées à droite de l'échiquier politique. En outre, ils bénéficient d'un fer de lance cathodique inespéré: le polémiste Éric Zemmour qui, à l'image de cette nouvelle génération, passe du souverainisme antieuropéen à la dénonciation de l'immigration. Plusieurs activistes se lancent dans des actions médiatiques.

Les médias dirigés par le groupe Bolloré deviennent leur tremplin.

Après les coups d'éclat de Génération identitaire, ils cherchent à s'accaparer les médias. Après avoir grenouillé sur des sites et dans des journaux marginaux appartenant à la droite radicale, ils s'emparent de Valeurs actuelles –leur première prise de guerre– puis, aidés par Patrick Buisson, ils occupent des places de choix au Figaro et parfois dans d'autres médias considérés comme à droite du spectre politique. En 2017, une partie d'entre eux fondent un journal correspondant à leur idéologie de mettre la droite hors les murs avec L'Incorrect. À grand renfort d'affiches et de placardage publicitaire, le journal provoque et interpelle une partie des médias réceptifs à ce type d'agitation et de propagande. Ils l'utilisent comme vecteur de fusion idéologique. Enfin, les médias dirigés par le groupe Bolloré deviennent leur tremplin.
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Aujourd'hui, en dépit de leur division tripartite, ces jeunes (républicains, frontistes, zemmouristes) se sentent prêts à prendre le pouvoir malgré des divisions apparentes qui, sur le fond, ressemblent davantage à une lutte pour les places et à des désaccords tactiques plutôt qu'à des affrontements idéologiques. Les auteurs, citant l'un d'entre eux, le rappellent: sur le fond ils sont d'accord et leurs idées ont le vent en poupe, le nouveau responsable du RN en étant en quelque sorte l'étendard.
Marylou Magal et Nicolas Massol
Denoël
Paru le 1er mai 2024
266 pages
20 euros

«La face cachée de Jordan Bardella»: itinéraire d'un militant professionnel

La biographie de l'actuel président du Rassemblement national écrite par le journaliste Pierre-Stéphane Fort, Le Grand remplaçant - La face cachée de Jordan Bardella, illustre aussi ces jeunes loups cherchant à accéder au pouvoir. Pierre-Stéphane Fort montre comment s'est construite cette icône médiatique. Né en 1995, Bardella adhère au Front national en 2002. Assoiffé de pouvoir, il cherche dans cette organisation à toujours se rapprocher des sphères de direction: d'abord aux côtés de Florian Philippot et du nationalisme social, il passe avec armes et bagages dans les groupes identitaires, des proches des anciens du Groupe union défense, groupuscule se réclamant du fascisme, avant de rejoindre le cercle des proches de Marine Le Pen. L'ensemble de ses évolutions successives s'est accompagné de ce qui ressemble à des stratégiques matrimoniales, vivant avec une militante proche des cercles de Florian Philippot, puis avec la fille d'un ancien dirigeant du GUD, et enfin avec une héritière du clan Le Pen.
Jordan Bardella n'a en tout et pour tout travaillé que pendant un mois, dans l'entreprise de son père.

Deuxième élément central dans la carrière du jeune cadre du RN, sa volonté de lisser son passé pour le rendre conforme à l'image que l'électorat –voire une partie de la sphère médiatique– souhaite entendre. Le jeune homme aurait grandi en Seine-Saint-Denis dans un quartier difficile. La réalité est un peu plus complexe. Il est le fils d'une assistante maternelle vivant dans un HLM, mais son père est en revanche directeur d'une petite entreprise et vit dans les quartiers huppés du Val-d'Oise. Sa scolarisation s'est faite dans les établissements privés de Saint-Denis. Militant à l'extrême droite depuis le lycée, il adhère à l'Union nationale inter-universitaire, avant de se lancer dans une carrière politique au Front national en abandonnant ses études de géographie.

L'itinéraire de Jordan Bardella est celui d'un apparatchik nourri par l'appareil du FN puis du RN. Il n'a en tout et pour tout travaillé que pendant un mois, dans l'entreprise de son père. Depuis, il a occupé des fonctions rémunérées par le parti puis par ses mandats électifs, lui permettant de mener une grande vie comme le montre l'auteur à partir de l'exploitation de ses photographies aux terrasses de grandes tables de Paris ou de la Côte d'Azur.
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Enfin, et peut-être surtout, Pierre-Stéphane Fort montre que l'actuel président du RN est à la fois un produit du média training, ses coachs successifs témoignant de ses entraînements réguliers lui permettant d'afficher une réponse stéréotypée à n'importe quelle question, mais aussi et principalement un produit de la pure sphère de la mouvance nationaliste, comme le montre un compte qu'il a utilisé sous pseudonyme (@RepNatDuGaito) sur les réseaux sociaux, en passant par des fréquentations avec la branche la plus nationaliste du RN.

Bref, derrière le sourire ripoliné se cachent les dents de loup d'un jeune homme, mais déjà vieux militant, connaissant parfaitement les arcanes de cette mouvance nationaliste et qui demeure suffisamment habile pour ne les utiliser que dans un discours masquant les éléments qui déplaisent, pour proposer l'image d'un enfant sage.
Pierre-Stéphane Fort
StudioFact
Paru le 17 mai 2024
230 pages
20 euros

«Des électeurs ordinaires»: peur du déclassement et racisme affiché

Ce discours séduit: les cadres du RN savent maintenant comment satisfaire leur électorat. L'ouvrage de Félicien Faury, Des électeurs ordinaires - Enquête sur la normalisation de l'extrême droite, revient sur la banalisation de ce camp politique à travers une enquête sociologique fouillée. Le sociologue et politiste a interrogé un certain nombre d'électeurs de base de l'extrême droite dans le Sud-Est de la France pour analyser comment le vote pour cette dernière est passé d'une forme de protestation à une adhésion pure et simple à un système de valeurs. L'un des principaux ressorts est la peur du déclassement social, alors que la majeure partie de ces électeurs ont une position sociale.

Cette peur s'accompagne de la défiance vis-à-vis de l'assistanat «pour les autres»; le rejet des aides publiques s'est au fil du temps radicalisé, les immigrés d'origine extra européenne étant perçus comme les seuls bénéficiaires. Elle prend des formes de dénonciation de l'appartenance religieuse qui, parfois, sert encore de prétexte, mais souvent devient la marque d'un racisme affiché.
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Parallèlement, la dégradation de l'image de l'école à la fois en termes d'autorité et en termes d'ascenseur social est un des éléments alimentant le vote. Elle provoque une inscription importante des élèves dans les écoles privées confessionnelles, justifiant ce choix par des raisons culturelles et disciplinaires davantage que religieuses. Cet ensemble de raisons vient alimenter un racisme structurel fondé sur la concurrence et la défiance face à des groupes considérés comme favorisés, alors que ces électeurs se considèrent comme menacés. Il serait peut-être possible d'ajouter que, dans un certain nombre de milieux adhérents au vote RN, la question de la croyance dans un pouvoir fort et autoritaire est présente. Au débat démocratique et aux échanges, ces électeurs préfèrent un modèle de société où le chef décide.


Entre des cadres en pleine ascension sociale et espérant bientôt pouvoir occuper des postes à responsabilité nationale et des électeurs ayant peur du déclassement qui adhèrent globalement à son système de valeurs, l'extrême droite bénéficie actuellement d'une conjoncture favorable. Les trois ouvrages que nous avons étudiés permettent de juger en connaissance de cause le décalage entre la réalité et les discours.

Félicien Faury
Seuil
Paru le 3 mai 2024
230 pages
21,50 euros