Martin Bormann
Homme de confiance d'Hitler
Armé d’une foi inébranlable dans la doctrine nazie, Martin Bormann fait toute sa carrière au sein du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands). Secrétaire au siège du parti à l’âge de 29 ans, il sera ensuite au service de Rudolf Hess jusqu’à l’incursion de son chef en Angleterre, parti conclure une improbable paix séparée…
Loin de pâtir de cette initiative pour le moins hasardeuse, Martin Bormann se voit projeter dans le cercle des intimes de Hitler puisqu’il devient son secrétaire à partir de 1943 et le restera jusqu’à l’effondrement final.
Malgré cette position éminente, aucun historien français ne lui avait encore consacré de biographie. François Delpla a comblé cette lacune. Dans son dernier ouvrage, Martin Bormann. Homme de confiance d’Hitler (Nouveau Monde éditions, 2020), il brosse le portrait et retrace la carrière de ce nazi qui aura connu Hitler bien mieux que la plupart de ceux qui l’ont côtoyé...
Un employé de bureau
Martin Bormann est le moins en vue des dirigeants nazis. C’est un pur bureaucrate, qui ne fait pas de discours et n’est jamais mis en valeur par la propagande. Il a pourtant une grande autorité à la fin de la guerre. Son titre de « secrétaire du Führer », obtenu le 12 avril 1943, donne à sa signature force de loi dans tous les domaines.
Découvert par le public après l’effondrement du Reich, chargé de beaucoup de crimes par les autres nazis au tribunal de Nuremberg (alors qu’on ignorait s’il était mort ou vivant), il n’a, si surprenant que cela paraisse, jamais inspiré à un historien le moindre livre ni même le plus petit article, avant la biographie que je lui ai consacrée en 2020. Il en existait seulement quelques-unes dues à des journalistes et dont les historiens se servaient sans excès d’esprit critique.
On le voyait comme un hiérarque assoiffé de pouvoir et inlassable tisseur d’intrigues qui ne cessait de dire à Hitler du mal des autres dirigeants, pour accaparer leurs fonctions. Il aurait fini par leur barrer la porte du Führer en prenant le contrôle de son agenda. Or tout cela est faux !
Né en 1900, doté d’un bagage scolaire très mince, Martin Bormann est embauché en 1928 au siège du parti nazi comme employé de bureau. Il va s’élever dans la hiérarchie par ses qualités : dévouement, obéissance, puissance de travail, convictions idéologiques, mémoire, loyauté, sens de l’organisation, rigueur financière.
Il ne s’agit pas de le réhabiliter puisque ces qualités sont mises au service d’un criminel, dont les ordres d’assassinat furent appliqués sans discussion. Car Bormann était convaincu qu’Hitler allait restaurer la puissance de l’Allemagne puis, quand vinrent les revers, que lui seul pourrait la sauver !
Le chef adjoint des SA, Otto Wagener, confie en 1929 à Martin Bormann sa première responsabilité importante, la direction de la caisse d’assurance du parti, laquelle dégage des bénéfices bienvenus pour un parti submergé de difficultés financières.
Il se fait aussi remarquer d’Hitler en épousant Gerda Buch, la fille d’un des premiers nazis, Walter Buch, inamovible président du tribunal interne du parti, avec pour témoins Rudolf Hess et Hitler lui-même.
Hess, qui prend la direction du parti quand Hitler devient chancelier, l’appelle à ses côtés comme chef d’état-major. Bormann noue alors des relations étroites avec les responsables provinciaux appelés gauleiters. Il est parallèlement embauché par Hitler pour gérer sa fortune et une partie de ses biens, notamment en matière immobilière.
C’est ainsi qu’il dirige l’acquisition des terrains et la construction des bâtiments du domaine de Berchtesgaden, mais aussi de celui d’Alt Rehse (près de Berlin), voué à l’endoctrinement nazi des personnels de santé, et du complexe de Pullach (près de Munich), où réside l’élite des cadres du parti.
Si rien n’indique chez lui une obsession antisémite (ni, toutefois, une opposition dans ce domaine, qui l’eût fait congédier sur l’heure par Hitler), il est en revanche viscéralement anti-chrétien et partie prenante non seulement dans la persécution des clercs mais dans l’euthanasie, qui prétend améliorer la race en disposant des corps, par la stérilisation puis, en temps de guerre, par le meurtre. Son compagnonnage avec les médecins nazis en général, et les médecins SS en particulier, est abondamment documenté.

Ses responsabilités augmentent brusquement en mai 1941 quand Rudolf Hess disparaît aux commandes d’un avion pour tenter de rétablir la paix avec l’Angleterre avant l’invasion de l’URSS. Il lui succède à la tête du parti, avec le titre de « chef de la chancellerie du NSDAP ».
Sa proximité avec Hitler, déjà grande depuis le début de la guerre, devient presque une symbiose lors de l’opération Barbarossa. C’est alors qu’il commence à faire noter les propos du chef, qui dans les années 1950 deviendront un livre couramment désigné par une expression trompeuse empruntée à… Martin Luther : « Propos de table » (Tischreden).
En fait, il ne retient de la logorrhée hitlérienne, recueillie à toute heure, que ce qui peut servir de directive, et l’exploite dans des circulaires aux gauleiters ou, de plus en plus, dans des lettres à différents dirigeants. C’est ainsi que, petit à petit, il accède à une fonction de secrétaire du Führer avant d’en recevoir officiellement le titre, peu après le désastre de Stalingrad.
Pendant tout ce processus, il augmente certes sa puissance et son autorité, mais non, à proprement parler, son pouvoir : il reste suspendu aux décisions d’un chef et d’un seul, qu’il a à cœur de servir le mieux possible, comme il l’écrit à son épouse Gerda. Leur correspondance, fréquente et abordant bien des sujets (mais hélas conservée seulement pour les deux dernières années), permet de constater que ses fonctions ne lui montent pas à la tête, et que son abnégation ne faiblit jamais.
S’il y a entre les dirigeants nazis des rivalités, souvent exagérées mais néanmoins réelles, Bormann est probablement, parmi eux, le plus soucieux d’action collective. C’est la meilleure explication de son ascension qui procède moins d’une volonté de s’élever que du besoin, éprouvé de façon croissante par Hitler à mesure que la situation militaire se détériore, d’avoir auprès de lui un interprète scrupuleux de sa volonté du moment, capable de la faire connaître et respecter dans tous les rouages de l’État.
« Abgabeaktion »
De ce point de vue, il éclipse peu à peu, pendant les dernières années, un autre dirigeant, Hans Lammers, chef de la chancellerie du Reich. Ce dernier est une sorte de directeur de cabinet chargé depuis 1933 de répercuter les desiderata du chancelier auprès de ses ministres. Une fois nommé « secrétaire du Führer », Bormann devient, de fait, le supérieur de Lammers qui, après une résistance initiale, se résigne à cette situation.
Le totalitarisme hitlérien restait, jusqu’au début de 1942, incomplet dans le domaine judiciaire. Le ministre de la Justice Franz Gürtner, un conservateur, avait maintenu une relative indépendance de la magistrature (fortement incitée, cependant, à juger selon des critères nazis). Il meurt en janvier 1941 (il faudrait d’ailleurs peut-être s’interroger sur les causes de ce décès) et n’est pas remplacé avant juillet de l’année suivante.
Dans l’intervalle, Hitler a essayé de mettre l’URSS au tapis comme la France un an plus tôt, et échoué. Ses confidences montrent dès l’automne de 1941 et dès avant l’attaque japonaise de Pearl Harbor, qui scelle l’entente des « Trois grands » (Grande-Bretagne, États-Unis et URSS) contre lui, que la guerre est perdue, à moins qu’il ne parvienne à empêcher cette alliance ou, si elle se confirme, à la dissoudre. En conséquence, il anticipe dès ce moment des temps difficiles à l’intérieur même du Reich, et prévoit des mesures répressives pour y parer.
Le mouvement SS est, dans ce domaine, son instrument favori et il lui donne pour cela de nouveaux leviers, comme la nomination de son chef, Himmler, au ministère de l’Intérieur en 1943. Mais il en donne aussi à Bormann, dont les relations avec Himmler sont complexes, mais beaucoup plus amicales et synergiques qu’on ne le dit généralement, notamment en matière de justice.

S’étant fait accorder par le Reichstag les pleins pouvoirs dans ce domaine en avril 1942, Hitler associe de près Bormann à la nomination en juillet du successeur de Gürtner : le nazi fanatique Otto Thierack. Ils réorganisent de concert le ministère pendant l’automne en contraignant les juges à rendre des verdicts conformes aux intérêts militaires et « raciaux » du pays et en les dessaisissant partiellement au profit des SS.
Ainsi est décidée en septembre 1942 une réforme importante, et méconnue de l’historiographie, appelée Abgabeaktion (« action de prélèvement »). Elle consiste à prélever dans les prisons des délinquants « asociaux » pour les remettre aux SS qui, dans leurs camps de concentration, les mettront à mort « par le travail ».
Une réforme typiquement nazie, consistant à la fois à terroriser le peuple allemand et à profiter de la guerre, et de ses difficultés même, pour prendre des mesures drastiques d’« amélioration de la race ». La documentation montre que Bormann sert d’intermédiaire sur ce chapitre entre Thierack et Himmler d’une part, et Hitler de l’autre.
Après le désastre de Stalingrad, consommé le 2 février 1943 par la reddition des dernières troupes du maréchal Paulus, on sait que le gouvernement du Reich proclame la « guerre totale » par la voix de Goebbels en un discours très médiatisé devant le Reichstag, le 18 février 1943.
On sait moins que depuis janvier siège un « comité des trois » composé de Bormann, de Lammers et du maréchal Keitel, qui gère ce processus en freinant les mesures souhaitées par Goebbels et ses quelques alliés, principalement le ministre de l’Armement Albert Speer, notamment l’extension du travail féminin.
D’un côté, on affiche des mesures drastiques de mobilisation, de l’autre les femmes allemandes sont, comme avant ou presque, vouées principalement à leurs tâches reproductrices. Comble d’infortune, Goebbels, qui veut s’attaquer à la coquetterie féminine, ne réussit même pas à faire interdire le maquillage et les permanentes, mais seulement à suspendre la fabrication des produits nécessaires.
Ces exemples, et d’autres détaillés dans mon livre, permettent de dissiper l’image d’un régime « polycratique », qui a trompé et trompe encore beaucoup d’historiens du nazisme. Les rivalités des dirigeants et de leurs bureaucraties, souvent surestimées, sont, de plus, corsetées et orientées en fonction des vues, souvent secrètes, du dictateur, et de ses méthodes souvent obliques.
L’ascension de Bormann n’est qu’un symptôme de ce contrôle, et de sa nécessité croissante au fur et à mesure que la guerre tourne au désavantage du pays. Pour autant, le « secrétaire » nommé le 12 avril 1943 n’est pas dans tous les secrets. Bormann reste, à sa façon, un idéaliste, incapable d’appréhender complètement le cynisme de son maître.
Rien n’en témoigne mieux que leur unique dispute, à notre connaissance. Martin la conte par le menu dans une lettre à Gerda, le 18 août 1944. Hitler crée un ministère de la Santé et en confie la direction à Karl Brandt, l’un des médecins les plus fanatiquement nazis.
Göring est un traître...
Jusque-là, il n’existait qu’une direction de la santé au ministère de l’Intérieur, confiée à Leonardo Conti. Bormann se rebelle, par amitié pour Conti qu’il estime beaucoup plus compétent et dévoué. Karl Brandt, explique-t-il à Hitler, n’est qu’un arriviste et un intrigant. Il met sa démission dans la balance, demandant à être envoyé sur le front si Hitler maintient sa décision.
Lorsqu’il rédige sa lettre, Bormann ne sait encore s’il va conserver ses fonctions. Il écrit dans la lettre suivante qu’il est rassuré car son maître est tout miel avec lui : la crise est passée ! Les deux hommes sont trop vissés l’un à l’autre.
Hitler a pris, comme souvent, un gros risque (celui de perdre un collaborateur quasi-indispensable), mais, comme presque toujours (sauf lorsqu’il a sous-estimé la capacité de Churchill à maintenir l’état de guerre en mai-juin 1940), il gagne sur toute la ligne : il aura, et Bormann comme secrétaire, et Brandt comme commissaire du Reich à la Santé.
Il est difficile, à partir de ce seul document, de savoir pourquoi il tenait tant à Brandt, mais on sait par ailleurs qu’il envisageait d’utiliser des gaz de combat et a chargé Brandt d’expérimentations dans ce domaine. Il aura jugé ce nazi fanatique, l’un des rares à crâner en dénonçant une « justice de vainqueurs » au pied de la potence de Nuremberg, plus apte à cette besogne que Conti (qui devait se suicider en prison).
Voilà qui nous amène à la période finale du nazisme, quand l’Allemagne est prise en étau par les Alliés de l’Est et de l’Ouest. On sait que sa politique officielle consiste à « combattre jusqu’au bout » sans négocier d’aucun côté.
En fait, des tentatives de négociations ont tout de même lieu, par Himmler côté occidental, par Ribbentrop en direction de l’Est… Il est grotesque (et démenti par les documents quand on les lit de près) de penser qu’Hitler n’aurait pas été au courant. En revanche, rien n’indique que Bormann le soit et, quand il est informé de ces négociations, son indignation n’a pas l’air feinte.
Il est par exemple sincère lorsque, le 23 avril 1945, il veut persuader Hitler que Göring le trahit (dans un message, le successeur désigné d’Hitler demandait seulement quand il était censé prendre ses fonctions, étant donné que le dictateur entendait « diriger la défense de Berlin » et y mourir en cas d’échec).
Il ne veut pas, comme on l’a souvent écrit, succéder au successeur, mais seulement lui appliquer le châtiment des traîtres, à un moment où des patrouilles de SS parcourent Berlin en pendant aux réverbères ceux qui parlent de se rendre.

Hitler ne réagit pas tout de suite dans le sens souhaité mais finit au bout de quelques heures par déchoir Göring de ses fonctions, tout en lui laissant la vie sauve « en reconnaissance des services rendus ».
Un rôle décisif est alors joué par un nazi peu connu, qui allait plus tard faire une brillante carrière au sein du « miracle économique » ouest-allemand, Helmut von Hummel (1910-2012). Il est le bras droit de Bormann dans la gestion du domaine de Berchtesgaden et a aussi un lien personnel avec Hitler, dont il pilote les acquisitions d’œuvres d’art.
Göring étant assigné à résidence sous la garde des SS dans sa villa de Berchtesgaden, Hummel s’arrange avec le chef local des SS pour qu’il ne soit pas exécuté, même si un télégramme de Bormann l’ordonnait. C’est ainsi que, lorsque le 26 avril arrive, signé du secrétaire, l’ordre de « fusiller tous les traîtres » si Berlin tombe, le prisonnier a été transféré et ne dépend plus des autorités de Berchtesgaden.
Cette affaire tend à prouver qu’Hitler, tout en maintenant les apparences d’un absurde jusqu’auboutisme, garde Göring en réserve pour négocier avec les Américains (chez qui Göring se rend dès la capitulation ordonnée par Dönitz le 7 mai) et sauver du nazisme ce qui pourra l’être, en attendant une renaissance promise par son testament. Ici, Bormann, secrétaire tenu à l’écart des secrets, est naïvement fidèle à la politique officielle.
Après le suicide de son idole, qui l’a chargé de se rendre à Flensburg auprès du nouveau successeur désigné, l’amiral Dönitz, Bormann tente de quitter Berlin en franchissant les lignes soviétiques, mais renonce rapidement et se suicide au cyanure.
L’envahisseur fait enterrer prestement les cadavres qui jonchent les rues et le sien n’est pas identifié. Voilà qui, joint à sa réputation de maître de l’intrigue, autorise le mythe de sa survie, en Amérique latine ou ailleurs, à la tête d’une clique nazie préparant un triomphal retour en RFA. Même la découverte de son squelette, en 1972, ne mit pas fin aux rumeurs, qui ne cessèrent qu’après le verdict de l’ADN, en 1999.
Ce premier examen historique de son parcours, qui en appelle d’autres, est un vecteur de choix pour cerner la manière de gouverner d’Hitler et combattre un mythe qui, contrairement à celui de la survie de Bormann, reste vivace : la présentation du Troisième Reich comme une « polycratie ».
Quand les nazis triomphaient
Ce vendredi 13 décembre, cela fait à peine une semaine que la dictature de Bachar al-Assad s’est écroulée telle un château de cartes. Fasciné, l’historien Christian Ingrao regarde s’ouvrir les portes de la prison de Saidnaya. Une sinistre presse hydraulique vient d’y être découverte. Servait-elle, comme le pensent certains observateurs, à broyer les corps des suppliciés ? Christian Ingrao s’interroge : « Mon hypothèse est qu’ils ont essayé, mais que cela ne marche pas. Cela n’est pas praticable en tant qu’outil d’élimination en masse des corps des victimes de la terreur ». Il juge possible que les positions d’Al-Jolani, le nouvel homme fort, se colorent de pragmatisme : « N’oubliez pas que l’expérience de guerre transforme les gens. » Dans sa lecture de l’actualité la plus chaude transparaît l’expérience professionnelle de celui qui, depuis trente ans, tente de regarder en face la violence extrême, rebaptisée Le Soleil noir du paroxysme, titre de son avant-dernier livre1.
Bien qu’il vive à Berlin, Christian Ingrao a gardé un pied-à-terre à Paris. Il habite au cinquième étage d’un immeuble haussmannien, près de la gare de l’Est. L’entretien a lieu dans sa cuisine, autour d’une table en bois rustique recouverte d’une ardoise qui fait office de dessous de plat. L’homme, visiblement, aime les objets bruts. Né en 1970, directeur de recherche au CNRS2, il porte des cheveux mi-longs et a la vivacité, la chaleur, le sens du contact de ceux qui ne pratiquent véritablement qu’un seul sport : la conversation, à coups de formules truculentes (« Faut pas se mettre des peaux de saucisson dans les yeux ») et de fréquents moulinets des bras appuyant ses démonstrations.
« Anthropologue des émotions et de la violence »
Son dernier ouvrage, Le Monde nazi, est une somme de plus de 600 pages, synthèse de 30 années de recherches sur le sujet, écrite à six mains avec ses collègues et amis Nicolas Patin et Johann Chapoutot. Les trois chercheurs ont des profils qui se complètent idéalement : Johann Chapoutot3 est un fin connaisseur d’histoire culturelle et intellectuelle, Nicolas Patin, un spécialiste d’histoire sociale et politique, et Christian Ingrao se définit parfois comme « anthropologue des émotions et de la violence ». « C’est un long compagnonnage intellectuel entre nous qui n’a pas commencé avec ce livre », souligne-t-il. Il ne cessera pendant l’entretien de mettre en avant le travail de ses amis « Johann et Nico ».
Depuis 80 ans, plusieurs générations de chercheurs se sont vouées à l’élucidation du nazisme. Les concepts, les méthodes, inévitablement, ont évolué. Le livre expose tous ces changements. Par exemple, la question de la place de Hitler dans le fonctionnement quotidien du régime, que Christian Ingrao résume en quelques phrases : « Dans les années 1950, pour ceux qu’on a appelés les “intentionnalistes”, Hitler était l’alpha et l’oméga du système. Ensuite, ceux que l’on a appelés les “fonctionnalistes” ont pris le contre-pied de cette hypothèse, en désignant Hitler comme un dictateur faible, n’intervenant guère sur un système complexe, chaotique, capable de fonctionner sans lui. Aujourd’hui, la plupart des historiens reprennent les thèses des fonctionnalistes, mais en les nuançant. À chaque fois que le système avait besoin d’un arbitrage, il revenait vers Hitler. Et toujours celui-ci l’infléchissait dans le sens du pire, c’est-à-dire de la radicalisation… »
En montrant comment les nazis obtiennent l’adhésion et le consentement d’une grande partie des Allemands, le livre démonte notamment un préjugé commun sur la manière dont ils sont arrivés au pouvoir et y sont restés pendant 12 ans. « La République de Weimar n’a pas été assassinée, elle s’est suicidée. Et c’est un suicide élitaire. Les classes dirigeantes portent Hitler au pouvoir en pensant le contrôler », insiste Christian Ingrao. Une écrasante responsabilité des élites allemandes sur laquelle Johann Chapoutot revient d'ailleurs en détail dans son ouvrage à paraître Les Irresponsables - Qui a porté Hitler au pouvoir ? 4 .
Dans les manuels des années 1980-90, on avançait encore que les nazis s’étaient maintenus au pouvoir par leur politique économique et par la coercition. Ingrao, Chapoutot et Patin démontrent qu’en réalité, le nazisme s’impose en proposant une vision du monde globale, qui donne du sens au passé, au présent et au futur. Ingrao qualifie le nazisme de « désangoissant » : « Non seulement il donne du sens, mais il offre une exaltation propre à toute utopie. Le nazisme prend en charge l’angoisse et va vers la ferveur. »
Dans son livre Croire et détruire, les intellectuels dans la machine de guerre SS5, il prend l’exemple d’Otto Ohlendorf, l’un des pires criminels SS qui, comme chef d’un Einsatzgruppe (un régiment de tuerie mobile), a reconnu le meurtre de 90 000 Juifs en Ukraine. Dans ses dernières déclarations, juste avant sa condamnation à mort, Ohlendorf relatait comment il s’était détourné des croyances traditionnelles pour rejoindre les nazis. Il expliquait que le christianisme le révulsait à cause de la contradiction entre l’homme du dimanche, qui se rend à l’église, et l’homme des autres jours de la semaine, qui ne se soucie guère de Dieu. « Dans son esprit, analyse Ingrao, adhérer au nazisme, c’était d’une certaine manière se sentir réunifié. Pour moi, c’est un texte fondamental si l’on veut comprendre la nature profonde de la croyance nazie. Tout est là… »
Cette perspective permet de comprendre l’ancrage des idées de Hitler et de ses partisans dans la société allemande, mais aussi pourquoi la résistance au nazisme fut si peu fréquente et si peu spectaculaire : « Il fallait une force d’âme peu commune pour résister à l’attraction de ce système émotionnel. » Cette ferveur est indissociable des crimes nazis, que Christian Ingrao ne cesse de scruter depuis 30 ans.
L’origine de cette quête n’est pourtant pas à chercher dans un traumatisme familial lié à la Seconde Guerre mondiale : « J’ai passé mon enfance et mon adolescence à Clermont-Ferrand. Ma mère était prof de maths, mon père, thésard en logique. Ma famille proche ne comptait ni collaborateurs ni résistants. » Mais un numéro de la revue Historia découvert à quinze ans dans la bibliothèque de son père et consacré à la Seconde Guerre mondiale ouvre chez lui un abîme d’interrogations : « Je découvre que les SS recrutaient de jeunes intellectuels passés par l’université. Je ne comprends pas la présence de ces hommes intelligents et éduqués dans des régiments connus pour leurs actes de cruauté. »
Christian Ingrao mettra plus d’une vingtaine d’années à rassembler des éléments de compréhension. Ce sera l’enjeu de sa thèse, puis du livre qui en est tiré en 2010, Croire et détruire. Il y décrit comment des docteurs en droit ou en économie vont encadrer les massacres commis par les Einsatzgruppen. « Tuer des hommes, cela fait partie de la guerre. Tuer des femmes, c’est franchir une frontière. Mais tuer des enfants, ainsi c’est basculer dans une autre dimension, souligne l’historien. Le coût psychique est énorme. Même pour des nazis convaincus. Ce sont ces intellectuels qui vont être chargés d’expliquer et de légitimer ces massacres… »
Quelles explications ces cadres SS peuvent-ils donner aux meurtres d’enfants ? « J’ai mis en évidence plusieurs argumentations. D’abord une rhétorique millénariste : pour qu’advienne le rêve nazi de colonisation à l’Est, il faut faire place nette. Une autre rhétorique, bien plus fréquente, décrit les massacres comme une réponse à la menace existentielle que représentent les juifs. Cette rhétorique de défense est également appliquée aux meurtres d’enfants. S’ils n’étaient pas tués, ils grandiraient et viendraient se venger sur les enfants allemands. À cette argumentation s’ajoute l’idée d’une déploration nécessaire. Ces massacres sont inéluctables, mais doivent être accomplis sans prendre de plaisir à l’atroce besogne. »
« Une volonté de déculpabilisation »
Comment appréhender la violence quand elle repousse toutes les limites ? Comment en faire un objet d’histoire ? Christian Ingrao s’inscrit dans la filiation des travaux de Stéphane Audouin-Rouzeau (qu’il appelle « mon maître ») sur la violence des anciens combattants de la Première Guerre mondiale, d’Alphonse Dupront, spécialiste de la Croisade, et de Denis Crouzet, historien des guerres de Religion. « Beaucoup d’historiens, devant les massacres, ont détourné les yeux, relève-t-il. À l’inverse, Denis Crouzet nous montre comment appréhender une pendaison ou une fusillade. Il faut regarder ces crimes comme si quelqu’un nous parlait. La violence reste un langage. »
Par exemple, le fait de tuer au moyen d’un peloton d’exécution, procédant par un tir en salve nourrie sur ordre du commandant, est signifiant : « Il s’agit de donner au massacre les apparences d’une justice militaire, même sommaire. On met les victimes à distance. On collectivise les assassinats. On tente de déguiser la violence en exécution “selon les règles”, dans une volonté de déculpabilisation. Évidemment, cela ne marche pas pour des massacres de masse, comme Babi Yar , en septembre 1941, où 15 000 personnes sont assassinées le premier jour et 33 711 en deux jours. »
Après Croire et détruire, Christian Ingrao a intégré d’autres approches de la violence extrême à son appareil de justification. Par exemple, la psychanalyse, qu’il utilise avec mesure : « Ce dont il faut se garder absolument, c’est de poser des diagnostics désincarnés sur des individus, par exemple en les qualifiant hâtivement de pervers sans enquête et sans entretien clinique. Mais la psychanalyse peut être utile pour déchiffrer certains mécanismes comme le déni, le refoulement, la dissociation, que l’on retrouve si souvent chez les anciens assassins. »
L’animalisation des victimes
Pour déchiffrer cette violence paroxystique, la collaboration avec d’autres spécialistes des génocides s’est révélée particulièrement féconde : « Dans le vocabulaire employé par les Einsatzgruppen, on repère un imaginaire d’animalisation des juifs. Dans un premier temps, cela prend la forme de la proie que l’on chasse. Puis, graduellement, jusqu’en décembre 1941, celle du bétail que l’on abat. En travaillant avec des historiens spécialistes de massacres contemporains, par exemple au Rwanda, je me suis aperçu que l’animalisation des victimes, sous différentes modalités, se retrouve dans pratiquement tous les génocides. »
Après tout ce travail et ces multitudes d’approches, le « soleil noir du nazisme » a-t-il perdu de sa brûlante opacité ? Christian Ingrao marque un silence, tire à deux mains ses cheveux en arrière, geste familier chez lui, et concède : « Oui… en partie ». Certaines hypothèses relèvent de convictions ou d’intuitions difficiles à établir scientifiquement. Par exemple, celle que tout se noue, pour beaucoup de SS, dans une enfance marquée par l’expérience de la Première Guerre mondiale.
Pour cerner ce mystère, Christian Ingrao s’est livré à une expérience de pensée. En 2015, dans un texte de fiction, il a imaginé les derniers instants d’un haut responsable SS, Hermann Behrends, exécuté par pendaison en 1948 pour sa responsabilité dans les massacres de plusieurs dizaines de milliers de personnes en Serbie : « Avant que la trappe ne s’ouvre, il revoit sa vie. Écrire ce court texte, que je n’ai pas souhaité publier, m’a permis de résumer en cinq lignes mes hypothèses sur l’enfance de certains criminels nazis. J’imagine une enfance pas forcément pathologique, mais traumatisée. C’est une intuition, presque une certitude. Je n’ai pas les documents pour le prouver. Écrire ce court texte, que je n'ai pas souhaité publier, m’a délivré de cette frustration… mais je n’envisage pas de lui donner de suite. »
Convictions européennes
Depuis quelques années, Christian Ingrao est consulté à chaque fois que la société fait face à des violences extrêmes, comme lors des attentats de novembre 2015. On espère de lui un diagnostic, des réponses, des solutions. Face à ces sollicitations, il se montre prudent : « Ce n’est pas parce qu’on passe sa vie à étudier des séquences de violence que l’on aura prise sur celle qui vient. Alors, j’essaie, dans la mesure du possible, de limiter mes interventions dans les médias à des points de spécialité. »
S’il ne dissimule pas son penchant à gauche, à la différence de Johann Chapoutot, il se refuse à entrer dans l’arène politique médiatique : « Depuis une quinzaine d’années, l’hégémonie culturelle a progressivement basculé à droite, et même à l’extrême-droite. À quoi bon se battre contre une lame de fond quand on dispose seulement d’une petite cuiller ? » On sent pourtant que cette relative abstention lui pèse parfois, et que sa position sur le sujet n’est pas définitive.
En 2017, il a publié un texte où s’affichent clairement ses convictions européennes, Europe, asile, avenir6. Par-dessus tout, Christian Ingrao refuse d’endosser le costume de Cassandre. Une expérience l’a marqué pour la vie : « En juillet 1995, je passe mon dernier oral d’agrégation, après plusieurs années de travail sur les violences nazies à l’Est. Au même moment, à Srebrenica, les Serbes séparent les hommes des femmes et des enfants, avant de les massacrer. Cela m’a vacciné à jamais contre l’aspect dérisoire des incantations. Quand on dit “No pasarán”, c’est généralement que le fascisme est déjà passé. »
« La poésie est vitale pour moi »
Éprouve-t-il parfois le besoin de se distancier d’un sujet d’études aussi chargé d’affects ? La famille a pu servir de rempart, concède-t-il : « Quand je travaillais sur ma thèse et que je rentrais chez moi, la tête envahie par des documents insoutenables, j’appréciais que mes enfants aient besoin de moi, immédiatement, et sans me ménager. Cela m’extrayait de mon travail. » La poésie lui offre une autre coupure. Christian Ingrao est un amoureux des mots : « Je lis René Char, Yves Bonnefoy… Ou encore des poètes contemporains comme Michaël Batalla, devenu un ami. La poésie est vitale pour moi. »
L’historien se prépare à nouveau du thé. Puis la conversation reprend sur la Syrie. Ce matin-là, le sujet l’obsède. On vient de découvrir dans la prison de Saidnaya des enfants qui n’avaient jamais vu la lumière du jour. « De telles enfances sont bien plus abîmées que celles des futurs SS au cours de la Première Guerre mondiale. Que vont-ils devenir ? »
Ingrao a toutefois l’humilité et le bon sens de ne pas se présenter en Cariatide ployant sous le fardeau des tragédies humaines : « Certes, il y a un coût psychique dans mon domaine de recherches. Mais ce n’est pas la mine et ses wagonnets. Et ce n’est pas non plus être astreint à un bullshit job. Je ne me vois d’ailleurs pas travailler sur des sujets de moindre intensité. » Il consacre en ce moment une partie de son temps libre à scénariser son livre sur la brigade Dirlewanger7, unité célèbre pour ses exactions sur le front de l’Est. Les soleils noirs ne se couchent jamais. ♦
À lire
Le monde nazi, 1914-1945, de Johann Chapoutot, Christian Inrao et Nicolas Patin, 640 pages, 27,50 €, éditions Taillandier, 2024.
- 1.« Le Soleil noir du paroxysme – Nazisme, violence de guerre, temps présent », éditions Odile Jacob, 2021.
- 2.Directeur de recherche CNRS au Centre des savoirs sur le politique – Recherches et analyses (Cespra, unité CNRS/EHESS).
- 3.Johann Chapoutot a aussi cosigné avec Christian Ingrao une biographie de Hitler parue aux PUF en 2018 : https://www.puf.com/hitler
- 4.« Les Irresponsables - Qui a porté Hitler au pouvoir ? », Johann Chapoutot, Collection NRF Essais - Gallimard, à paraître le 6 février 2025
- 5.« Croire et détruire – Les intellectuels dans la machine de guerre SS », Fayard, 2010.
- 6.« Europe, asile, avenir », éditions Léthé, 2017.
- 7.« Les Chasseurs noirs – La brigade Dirlewanger », Tempus/Perrin, 2009.







