François-Bernard Huyghe, La Langue de coton, Robert Laffont, 1991
La quatrième de couverture propose les définitions suivantes :
La langue de bois était celle de la rigueur idéologique; la langue de coton [LDC] est celle des temps nouveaux. Elle a le triple mérite de penser pour vous, de paralyser toute contradiction et de garantir un pouvoir insoupçonné sur le lecteur ou l’auditeur. Ses mots sont séduisants, obscurs ou répétitifs. Floue ou redondante, banale ou ésotérique, elle a réponse à tout parce qu’elle n’énonce presque rien. Ou trop, ce qui revient au même
Cette «langue de pouvoir» (p. 13), ce «nouveau parler» (p. 22), repose sur un «certain art de la dissimulation» (p. 21) : «ce qui caractérise la LDC, c’est moins ce qu’elle dit (trop) que ce qu’elle fait oublier (tout le reste)» (p. 21). Ses traits ? Des «mots creux» (quatrième), «un chouia de charabia» (p. 10), un «vocabulaire “à faible définition”» (p. 27), un «goût du composite» (p. 30), l’«affadissement du sens» (p. 40). «C’est surtout la langue sans réplique. Elle émet des propositions qui laissent une telle place à l’interprétation que chacun est libre de comprendre ce qu’il espère» (p. 12-13). Son contexte ? La «société du commentaire» (p. 25) ou le «marché médiatique» (p. 34) : «L’art de ne rien dire s’apprend, et la langue est ainsi faite pour ne pas communiquer» (p. 10).
Pour sa démonstration, qu’il souhaite la plus pratique possible, l’auteur donne des exemples et en invente d’autres, il propose des pastiches, il s’adresse à ses lecteurs, il leur offre des exercices et il dresse, en annexe, une liste de 750 mots représentatifs de la LDC (mots kitsch, néologismes, clichés). Il en a contre les lieux communs, les idées reçues, les truismes, les stéréotypes. Il a ses têtes de Turc, notamment Jean Baudrillard — celui-ci «répond au plus haut degré à toutes les exigences d’une bonne LDC» (p. 121) —, mais aussi Michel Rocard, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Bernard-Henri Lévy, Pierre Bourdieu, Jean-Jacques Servan-Schreiber et Jean-François Kahn.
Pourquoi le coton ?
Il sert à mille choses et évoque des images de confort. Le coton est doux, chaud, souple. Il est hygiénique ou thermogène. C’est une matière utile et agréable aux propriétés surprenantes. Il remplit et il absorbe. On l’utilise pour anesthésier comme pour boucher les oreilles. C’est l’accessoire indispensable du maquillage. On le file à sa guise. Il protège et il apaise; il embellit ceux qu’il revêt. On s’en sert tous les jours. Toutes propriétés qu’il a en commun avec l’idiome dont nous allons traiter (p. 11-12).
Linguistique
Langue de bois et langue de coton : quelles sont ces
langues que manient si bien nos dirigeants ?
Fanny Delaire
Publié le 09/12/2019 à 19h00 / Le Journal du centre
"Coconstruire",
"synergie", "projet structurant", "approche multifactorielle",
"réponses coordonnées"… : de bien jolis mots vides de sens auxquels
on a envie de répondre : "Oui, mais concrètement ?" Langue de bois et langue de coton,
Samir Bajric, professeur de linguistique à l'université de Bourgogne, décrypte
deux notions énigmatiques.
Encore plus en période
électorale, les exemples de langue de coton, pensés par des communicants
formatés, pullulent dans les discours de nos élus, même locaux, dans les textes
des représentants de l’État jusqu’aux conventions signées par les associations
ou entreprises… Suivant des effets de mode, ce nouveau parler aux mots creux
perd le lecteur et l’interlocuteur. Volontairement ou non.
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Samir Bajric, professeur de
linguistique, responsable du master sciences du langage à l’université de
Bourgogne et directeur du centre pluridisciplinaire textes et cultures à Dijon,
décrypte ces deux notions que sont la langue de bois et la langue de coton. Une
affaire de sens et de signification avant tout.
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Qu’est-ce qui différencie la langue de bois de la langue de coton ?
La langue de bois
est un concept récent né au XXe siècle. De cette notion est née une variante
adoucie, la langue de coton. La
première habite toutes les langues indo-européennes. L’autre n’est la propriété
que de certaines langues, le Français en tête. Entre les deux, c’est une
affaire de degré plus que de contenu. La langue de bois est une version plus
enrichie, plus saillante que la langue de coton.
Nous définissons la langue de
bois comme un déficit de sens qui évite le sens attendu pour offrir un sens
dissimulé à des fins rhétoriques. Pourquoi le discours politique est-il le
berceau de l’usage de la langue de bois ? Car la politique est l’art de
dissuader, de convaincre, de noyer le poisson. Marc Baratin (professeur de
linguistique, NDLR) a écrit : "Quiconque domine les mots domine le
monde." Ce constat est d’une simplicité évidente. La langue de bois est un outil efficace permettant de dominer.
Avec la langue de coton, nous
montons d’un cran dans l’évitement de l’essentiel. Avec la langue de bois, je
peux éviter de dire ce qui me dérange, parler de choses secondaires, tourner
autour du pot. Avec une rhétorique considérable, je contourne le fond du
problème. Avec la langue de coton, je m’enlise dans cet évitement et j’atteins
le point le plus élevé lorsque mes propos sont, aux yeux de la communauté, de
la plus grande évidence. La langue de bois est plus subtile. La langue de coton
est d’une naïveté absolue. Un exemple : "Les
Français et les Françaises souhaitent vivre le plus confortablement."
Seul le dernier des imbéciles pourrait dire le contraire.
Comment expliquez-vous qu’elles arrivent à duper ?
Elles font consensus. La langue
de bois a été popularisée à l’époque de l’ex-Union soviétique. Dans les années
1980, l’analyse du discours a permis de constater le déclin de son efficacité.
Doué de libertés individuelles et d’expression, l’homme contemporain est moins
dupe. Il ne cherche plus à comprendre, mais à avoir compris. Je ne bois plus
les propos bien dits de mon interlocuteur.
La langue de coton est moins
fréquente. Je suis homme politique et je manie bien le verbe. Mais si j’opte
pour la langue de coton, je prends un risque. Les gens vont vite comprendre que
je les prends pour des imbéciles.
Si un texte administratif
utilise des termes opaques, le citoyen lambda ne pourra pas les interpréter.
Cette manipulation peut être voulue. Une administration, un élu, peut
volontairement dissimuler l’essentiel.
Qu’est-ce qui motive, notamment les élus, à les utiliser ?
Les deux sœurs aînée et cadette
créent une opacité interprétative. L’interprétation est difficile car le lexème
(les mots, NDLR) utilisé est vide de sens. Un discours peut volontairement
utiliser un lexème opaque, difficilement compréhensible pour un locuteur
lambda, non spécialiste. C’est de la manipulation des masses. Si un texte
administratif utilise des termes opaques, le citoyen lambda ne pourra pas les
interpréter. Cette manipulation peut être voulue. Une administration, un élu,
peut volontairement dissimuler l’essentiel. Il peut le faire par goût de la
rhétorique. Ou il reprend à son compte un lexème parce qu’il l’a entendu, sans
aucune volonté de manipuler.
La palme de coton est attribuée
à...
La présidente de la Région
Bourgogne-Franche-Comté, Marie-Guite Dufay excelle dans l’art de la langue de
coton. Lu dans un tweet récent :
"Toute la politique que je conduis porte sur l’inclusion et la fraternité
de toutes et tous." On ne peut être que d’accord avec elle.
Elle maîtrise aussi le verbiage
institutionnel : "Notre référence aux objectifs de développement durable
est affirmée avec force dans toutes nos politiques publiques, suivie d’une
démarche de notation extra-financière, la Région étant désormais dans une
démarche proactive." Traduction s’il vous plaît?!
Plan de sauvegarde de l’emploi.
Plus connu sous le nom de plan social, il est un bel exemple de langue de
coton. En effet, il est difficile d’aller à l’encontre d’un dispositif qui se
présente comme voulant maintenir de l’emploi alors qu’en réalité, il en
supprime.
Chiffres de l’emploi. Et non
plus chiffres du chômage comme on pouvait lire dans la presse jusqu’à il y a
quelques années. D’ailleurs, dans ses statistiques trimestrielles, les services
de l’État ne parlent jamais de chômeurs mais de demandeurs d’emploi. Là encore,
on positive une situation pourtant difficile.
Collaborateurs. Dans le monde
de l’entreprise, les employeurs et employés sont désormais des collaborateurs.
Une notion adoucie qui prétend éliminer le rapport de subordination entre les
deux.
Personnes défavorisées. C’est
plus "politiquement correct" que de parler de pauvres.
Fanny Delaire
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François-Bernard Huyghe
François-Bernard Huyghe, né le 5 août 1951 à Paris et mort dans la même ville le 1er septembre 2022, est un politologue, médiologue et essayiste français.
La langue de coton: pour
mettre tout le monde d’accord
Cette fois-ci, il ne s’agit pas de répondre à côté, mais de livrer un discours consensuel et creux. Comme l’explique le journaliste québécois Jean Dion, « la langue de coton se distingue de son homologue de bois, dure et soviétique, par son côté rassurant, chaud, moelleux, qui fait oublier sa totale insignifiance » (Le Devoir, 1998).
C’est ce qu’indiquait déjà le chercheur français François-Bernard Huyghe dans son ouvrage La Langue de coton (1991) : « Le coton est doux, il absorbe, on l’utilise pour anesthésier comme pour boucher les oreilles, c’est l’accessoire indispensable du maquillage, il protège et il apaise. »
Huyghe, François-Bernard, la Langue de coton, Paris, Robert Laffont, 1991, 186 p.
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Novlangue, langue de coton et autres langues de censure
François-Bernard Huyghe
Dans Constructif 2020/2 (N° 56), pages 19 à 23
Jargon, novlangue et langue de coton
Parmi les langues de pouvoir, nous distinguerons trois familles (ou trois
logiques principales) : la famille jargon, la famille novlangue et la famille
langue de coton. Étant entendu qu’il y a énormément de mariages et cousinages
entre les trois branches.
Les jargons sont des langues spécifiques à des catégories sociales ou
professionnelles. Ils permettent de se comprendre à l’intérieur d’un cercle et
d’exclure les non-initiés (comme les argots dans les groupes marginaux).
Globalement, un jargon sert à s’identifier à une communauté (« je maîtrise les
codes »), et à faire sentir aux autres qu’ils n’en sont pas (« ils ne
comprennent pas »). Il en résulte souvent, grâce à des termes ésotériques,
techniques ou savants, un effet de persuasion (« puisque je ne comprends pas,
ce doit être vrai »). La sidération fonde l’autorité. Et le mystère, la
soumission.
La novlangue a une origine bien précise : le génial roman d’Orwell 1984
décrit comment le pouvoir de Big Brother développe scientifiquement un
néovocabulaire et une néosyntaxe. Le but est de remplacer l’ancienne langue
naturelle par le newspeak. La fonction est d’empêcher la formulation de toute
critique afin de produire une soumission idéologique. Pour cela, des
bureaucrates suppriment une partie du vocabulaire et réassignent un sens
nouveau à d’autres (le fameux « la guerre, c’est la paix, la vérité, c’est le
mensonge »). L’usage révisé devient obligatoire et, dans les mots forgés par le
parti, s’exprime l’adhésion à la doctrine. Toute représentation de l’histoire
et de la réalité est parallèlement modifiée par les médias et les archives sont
réécrites suivant la ligne politique. Le système repose sur le couple
interdiction plus automaticité. Les phrases, purifiées des mots inutiles,
s’enchaînent pour mener aux conclusions souhaitées. Parallèlement, la «
doublepensée » permet d’assumer des contradictions évidentes. Essentiellement
idéologique, la novlangue suppose un ennemi, coupable du mal par excellence :
la « crimepensée », c’est-à-dire le seul fait de concevoir (et nommer) le monde
autrement que Big Brother.
« Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement limité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées… La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. » George Orwell, 1984.
Certes la novlangue n’a jamais été parlée que dans le roman, mais elle se réfère à la « sovietlangue », ou langue de bois soviétique, outil historique d’une logocratie : une parole officielle formalisée et dont la répétition obligatoire s’impose à tous. Elle sert à occulter la réalité (les échecs du régime ou les contradictions de la doctrine). Elle contraint chacun à feindre de croire en un monde imaginaire où ladite doctrine fonctionnerait parfaitement. Mentionnons aussi une LTI (« lingua terti imperi », langue du Troisième Reich) nazie que s’imposaient les membres du parti. Totalitarisme et contrôle du langage entretiennent un lien évident. La recherche de la prévisibilité maximale : conformité de toute parole, même dans des échanges privés. Donc contrôle maximal des esprits qui ne maîtriseront plus de codes pour penser autrement.
La troisième catégorie de notre typologie ne fonctionne pas par les
conventions d’une minorité ou par la contrainte des autorités : elle est si
consensuelle, si peu discriminante, si floue qu’il n’est plus possible de dire
le contraire. Cette « langue de coton » a particulièrement fleuri à la fin des
années 1980, dans les discours médiatique, politique et technocratique.
Irréfutable parce que l’on ne peut pas énoncer la thèse opposée, elle dit des
choses tellement imprécises ou moralement évidentes qu’il est impossible de
savoir à quelle condition son message pourrait être reconnu faux tant il offre
d’interprétations. On reconnaît la langue de coton à ce que ses concepts sont
interchangeables. Les mêmes mots peuvent servir à parler de n’importe quoi
d’autre.
Politiquement correct et écriture inclusive
Cela posé, à quoi ressemblent les langues idéologiques d’aujourd’hui ? Le lecteur se doute que nous allons répondre: un peu des trois. Mais d’autres facteurs plus récents s’ajoutent.
Le premier est le « politiquement correct ». Dans la décennie 1980, on commence à employer l’expression aux États-Unis (vite abrégée en PC pour political correctness). Ce sont des formules et vocables qui se réclament d’une vision ouverte et moderne du monde. Elle impose de reformuler les façons anciennes de nommer certaines catégories de gens ou certaines notions. Non seulement le PC multiplie les interdits et les expressions figées (avec périphrases ridicules), mais il le fait au nom d’un impératif : ne pas offenser telle catégorie – minorités ethniques, femmes – telle forme de sexualité, tel handicap, tel mode de vie, telle conviction. Le tout pour ne pas discriminer. Des phrases sont bannies non parce qu’elles seraient fausses (rappelons que nommer, c’est discriminer, pour bien distinguer ce dont on parle de tout le reste), mais parce qu’elles provoqueraient une souffrance ou une humiliation. Elles révéleraient une domination. Le parler ancien serait plein de stéréotypes, globalement imposés par les hommes blancs hétérosexuels prospères et conservateurs. Lexique et grammaire (prédominance du masculin en français) refléteraient un rapport de pouvoir à déconstruire. Pour le remplacer par un langage convenu (par qui, au fait ?) et de nouveaux rapports de respect et de tolérance.
Ce raisonnement repose sur trois présupposés. D’abord que ceux qui ont produit la langue jusqu’à présent (le peuple et les écrivains) ignoraient la nature oppressive de la langue et, partant, étaient complices des dominants. Seconde idée : une minorité éclairée est, elle, en mesure de déconstruire le complot séculaire et de fixer les bonnes dénominations source des bonnes pensées. Troisième postulat : imposer la pensée correcte par les mots rectifiés, c’est supprimer la source du mal, dans la tête. Cela permet de criminaliser toute critique : par les mots mêmes que vous employez, ou votre refus du PC, vous êtes du côté des oppresseurs et des abrutis. Donc vous ne pensez pas vraiment : votre tête est pleine de stéréotypes dont nous allons vous guérir.
À un degré plus avancé, se développe l’écriture inclusive, qui, au mépris de la grammaire, impose des contorsions destinées à établir l’égalité entre masculin et féminin. Le but est que personne ne puisse se sentir mal représenté ou lésé par l’orthographe. Double bénéfice : ceux qui l’adoptent se forment au dogme et ceux qui la maîtrisent manifestent leur supériorité morale. On gagne à tous les coups : qui ne parle pas comme moi (par exemple, qui doute de la « théorie du genre ») ne pense littéralement pas, il a des fantasmes et des haines. Et comme la langue est performative (elle a des effets dans la vie réelle), il est comme responsable de quelques crimes relevant du sexisme, du patriarcat, du colonialisme.
Amusant paradoxe : si la novlangue de Big Brother s’assume comme langue
d’autorité, le politiquement correct se pare des prestiges de la critique. S’il
s’impose c’est, disent ses partisans, pour nous libérer et parce que nous
étions aliénés. Ce qui lui permet, en toute bonne conscience, de transformer
des opinions adverses en délits. Le jour où nous parlerons comme des robots,
nous serons totalement libres.
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