TIRANUL A MURIT / MOSTENIREA LUI E MAI VIE CA ORICAND
Télérama
Staline est mort il y a soixante-dix ans : dix films à la gloire ou à la haine du dictateur
Le cinéma s’est souvent emparé de la figure du dirigeant tout-puissant de l’ex-URSS. Glorifié de son vivant, sa mort permit de révéler les crimes du “tsar rouge” à l’écran. Tour d’horizon du personnage Staline dans la fiction.
Mikheil Gelovani dans “Valeri Tchkalov”, de Mikhaïl Kalotozov (1941)
Manart Kippen dans “Mission à Moscou”, de Michael Curtiz (1943)
Mikheil Gelovani dans “La Chute de Berlin”, de Mikhaïl Tchiaoureli (1950)
Alexandre Zbruev dans “Le Cercle des intimes”, d’Andreï Konchalovsky (1991)
Robert Duvall dans “Staline”, d’Ivan Passer (1992)
André Dussollier dans“Une exécution ordinaire” , de Marc Dugain (2010)
Guéorgui Maïssouradze dans “Les Tanks”, de Kim Droujinine (2017)
Adrian Mcloughlin dans “La Mort de Staline”, d’Armando Iannucci (2017)
Gérard Depardieu dans “Le Divan de Staline”, de Fanny Ardant (2017)
Gary Oliver dans “Holodomor", la grande famine ukrainienne”, de George Mendeluk (2023)
Gérard Depardieu dans « Le Divan de Staline », de Fanny Ardant. (2017)
ll y a soixante-dix ans, le 5 mars 1953, disparaissait Joseph Vissarionovitch Djougachvili, alias Staline, des suites d’une attaque cérébrale. Signe de la terreur qu’il inspirait, le dirigeant tout-puissant de l’URSS dut attendre de longues heures les premiers secours, parce que personne n’osait pénétrer dans sa chambre du Kremlin… De son vivant, le Petit Père des peuples fut célébré au cinéma (soviétique bien sûr, mais pas seulement) comme le guide des communistes du monde entier et, surtout, comme le vainqueur de la « grande guerre patriotique » contre l’Allemagne nazie. Depuis sa mort, c’est surtout l’aspect « tsar rouge » de Staline qu’ont retenu les cinéastes (à quelques exceptions près), avec la dénonciation de son totalitarisme via les grandes purges politiques des années 30, les déportations au goulag et les assassinats de masse. Zoom sur dix films de fiction marquants sur et avec Staline.
Quand Staline régnait sur l’URSS, les films le mettant en scène avaient souvent le même schéma narratif : un « Homo sovieticus » plus ou moins ordinaire (dansValeri Tchkalov, un aviateur as de la voltige) agit pour la patrie du socialisme et finit, en apothéose, par rencontrer le grand leader. À chaque fois aussi, ou presque, Staline est interprété par le même acteur, Géorgien comme lui, Mikheil Gelovani. Ce qui valut à ce dernier d’être aussi décoré qu’un général de l’Armée rouge : inscription à l’Ordre du peuple du travail (sic), Artiste du peuple de l’URSS (re-sic) et, forcément, quatre prix Staline.
Un cas rare, sinon unique, dans l’Histoire : un film hollywoodien qui dit du bien de Staline – le Petit Père des peuples est même présenté comme un homme qui a« œuvré pour l’humanité » ! Il faut dire qu’en 1943 les États-Unis combattent aux côtés des Soviétiques contre les nazis. Pour la Warner et Michael Curtiz, tout est bon pour convaincre les spectateurs de l’alliance avec l’URSS : le pacte germano-soviétique est « excusé » par les résistances réactionnaires du Royaume-Uni, et les sanglantes purges staliniennes des années 30 deviennent le procès mérité de trotskistes vendus à l’Allemagne…
Et revoilà Mikheil Gelovani dans un des sommets de la propagande soviétique, réalisé par l’un des cinéastes les plus officiels du régime. Cet énorme succès en URSS lors de sa sortie est une ode à la gloire de Staline, présenté comme le grand (sinon le seul) stratège de l’Armée rouge, qui décide de tout et sans faille depuis son bureau au Kremlin.
Au temps de l’URSS, Andreï Konchalovsky a souvent flirté avec la dissidence. Rien d’étonnant, donc, à ce que, une fois la Perestroïka venue, le réalisateur deSibériadefasse un portrait peu amène du camarade Staline (interprété de manière costaude par Alexandre Zbruev).Le Cercle des intimesrappelle notamment la tendance du tout-puissant Secrétaire général à voir des ennemis partout parmi la population juive… L’histoire d’un sous-officier du KGB qui devient le projectionniste attitré du Petit Père des peuples permet au passage de rappeler que Staline était un dingue de cinéma – il adorait John Ford, Chaplin et…Tarzan !
Robert Duvall dans « Staline », d’Ivan Passer (1992)
Robert Duvall avait refusé d’incarner Staline dans Le Cercle des intimes. Mais c’était pour mieux l’interpréter dans cette minisérie d’Ivan Passer (réalisateur tchécoslovaque émigré aux États-Unis après le printemps de Prague en 1968, donc peu suspect de sympathie envers le régime stalinien). Duvall fait du Petit Père des peuples une figure shakespearienne, vouée« aux déceptions, complots et perfidies », et qui répète devant un miroir, tel un comédien, des attitudes destinées à le« faire paraître sage, stoïque et humble ». Pour l’acteur américain,« c’est comme si Al Capone était devenu président des États-Unis »…
Fin 1952, Staline, agonisant mais encore tout-puissant, convoque au Kremlin une jeune urologue aux dons de magnétiseuse pour calmer ses douleurs… Quand le tsar rouge apparaît en chair et en os au bout de vingt-cinq minutes, seule la voix permet de reconnaître André Dussollier, la silhouette empâtée, le visage tavelé, comme vieilli de vingt ans. Douceur et perversité, intelligence aiguë et folie froide, son Staline est aux antipodes des portraits caricaturaux des dictateurs au cinéma. Il n’en est que plus terrifiant. Lors de la sortie du film de Marc Dugain, l’acteur expliquait à Téléramaavoir retenu« deux attitudes marquantes »de son personnage :« Le buste raide, en arrière, et l’œil mi-clos. Son aspect méprisant et prédateur. Une manière lourde, paysanne, de marcher, avec un embonpoint de bonhomme. »
Nostalgie de Vladimir Poutine pour l’ex-Empire soviétique aidant, le cinéma russe a multiplié les films en hommage à la « grande guerre patriotique » contre le nazisme dans les années 2000 et 2010. L’initiative desTanks(inédit en France) revient d’ailleurs au ministère de la Culture qui souhaitait« raconter l’histoire des héros du passé de [son] pays » – en l’occurrence, celle de l’ingénieur Mikhaïl Kochkine, qui parcourut 2 000 kilomètre à bord de son tank T-34 pour rejoindre Moscou et convaincre Staline de la supériorité de son blindé. Comme dans les fictions de propagande des années 30 et 40,Les Tanksse conclut par la rencontre tant attendue avec le chef vénéré: «Staline,expliquait le réalisateur Kim Droujinine sur le tournage, c’est l’aboutissement du film, la finalité, la récompense que l’on doit atteindre, comme dans les contes de fées.»
Dans l’Union soviétique de Staline, la peur était le fondement du pouvoir. Armando Iannucci, maître de la satire politique(In the Loop),l’a bien compris : dans son récit de l’agonie du dictateur, puis de sa guerre de succession éclair, l’angoisse des personnages est, à juste titre, permanente. Mais son intensité confine à l’absurde. Et transforme tout – les situations, les paroles, les êtres humains – en caricature. Donc en farce brillante, interprétée par des acteurs anglo-saxons souvent très drôles. On comprend mieux pourquoi les services de Poutine, très sourcilleux sur la représentation des gloires nationales, ont interdit La Mort de Staline en Russie…
Gérard Depardieu dans « Le Divan de Staline », de Fanny Ardant (2017)
Dans cette adaptation d’un roman de Jean-Daniel Baltassat, Staline propose à sa vieille maîtresse (jouée par Mathilde Seigner) de jouer à la psychanalyste et de lui faire raconter ses rêves… Cette vision intime du tyran surprend mais séduit grâce àGérard Depardieu, étonnamment sobre,qui parvient à crééer l’angoisse grâce aux seules variations infimes de son regard.
Ce fut l’un des crimes de masse les plus cyniques de Staline : le pillage des récoltes des Ukrainiens jusqu’à faire mourir de faim des millions d’entre eux au début des années 30. La cinéaste polonaiseAgnieszka Hollandavait raconté l’Holodomor dans le très réussiL’Ombre de Staline(2019) et sans montrer le tsar rouge autrement que par des photos ou images d’archives. Staline, incarné par le massif Gary Oliver, apparaît brièvement dans la saga de George Mendeluk. Mais le film, qui vient d’atteindre les écrans français six ans après sa sortie américaine, n’est, hélas, pas à la hauteur de cette page d’histoire.