duminică, 20 august 2023

Architecture nazie

 

Que reste-t-il de l’architecture nazie ?

Par Cédric Rousseau

Les reliquats de cette période noire de l’Allemagne sont peu nombreux. Et pour cause : la grande majorité des bâtiments emblématiques du nazisme ont été bombardés ou détruits par les Soviétiques. Il a pourtant fallu garder ceux qui tenaient encore debout. Voici ce que sont devenus quelques sites du IIIe Reich

Grandiloquente, dorique, rationnelle, combinant béton et façades en pierre, modernisme et éléments classiques : voilà qui peut caractériser l’architecture du régime national-socialiste. Peut-on vraiment parler d’un « style » nazi ? Johann Chapoutot, professeur d’histoire à la Sorbonne, détaille : « Les usines étaient dans un style très techniciste, type « bauhaus », et les maisons des dignitaires, lourdingues, empruntaient au néorural. Pour les bâtiments de représentation politique, en revanche, le style est clairement influencé par l’Antiquité. »

Effet de mode de l’entre-deux-guerres (on en retrouve un peu partout, comme le palais de Chaillot à Paris), le style néoantique colle parfaitement à l’image que voulait donner le nazisme. « Hitler était fasciné par les Grecs et les Romains. Son ambition était ni plus ni moins de copier l’empire romain. » Mieux que copier : prolonger l’œuvre des peuples antiques, que les nazis considéraient, dans leur délire de grandeur raciste, comme des ancêtres germaniques…

Puissance et innocence

Comme pour tous les aspects de la dictature nazie, la politique architecturale du régime était déterminée par les préférences personnelles d’Hitler. Pour lui qui aurait rêvé d’être architecte (en plus d’avoir voulu devenir peintre), le style à faire prévaloir était une architecture néoclassique, inspirée du monde antique mais aussi de la Prusse du XIXe siècle. Le monde rêvé de son enfance. La puissance et l’innocence, à l’état pur.

Voici plusieurs de ces bâtiments, en images. Certains ont été démolis au cours des bombardements alliés ou lors de l’arrivée des Russes à Berlin. Mais d’autres ont été conservés ou sont en cours de réhabilitation, pour des raisons essentiellement économiques. « Ces investissements avaient coûté cher à l’Allemagne, d’autant plus que son patrimoine a été détruit par la guerre. Si vous ajoutez à cela le coût de démolition, c’était intenable. »

Il a donc fallu réutiliser ces symboles de l’ignominie. L’actuel ministère des Finances de Wolfgang Schäuble, par exemple, se trouve dans le bâtiment de l’ancien ministère de l’Air du régime nazi…

La résidence de Göring : détruite

Tous les dignitaires nazis disposaient de résidences privées somptueuses pour leurs familles. La plupart ont été détruites par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale ou quelques années plus tard. Carinhall, dans la forêt de Schorfheide, à environ 70 km de Berlin, est le nom du « pavillon de chasse » construit dans les années 1930 pour Hermann Göring.

Le bâtiment, immense et mégalo, a été détruit sur les propres ordres de son propriétaire en 1945 alors que les Alliés avançaient en Allemagne. Stratégie typique de ces hommes qui se considéraient comme des Übermenschen (surhommes) : après eux, le néant.

Carinhall, la résidence d’Hermann Göring en 1938. (Photo : BundesArchiv)
La salle de réception, on ne peut plus prétentieuse. (Photo : BundesArchiv)
La même résidence, dynamitée sur ordre de Göring lui-même. Cette image date de 1947. (Photo : BundesArchiv)
Voilà tout ce qu’il reste de Carinhall : deux bâtiments de l’ancienne entrée, flanqués des armoiries de Göring… Le gouvernement du Land de Brandenburg ordonna que les restes du bâtiment (notamment la sépulture de la femme de Göring) soient démolis, pour éviter qu’il devienne un lieu de pèlerinage pour néonazis. (Photo : Brandenburg Landamt)

L’amphithéâtre de Heidelberg : inutilisé

Le Thingstätte (le lieu où faire des choses, en français…) était une sorte de théâtre multidisciplinaire en plein air, qui a connu une brève popularité avant-guerre, dans les années 1930. Ici, le Volk (peuple) se réunissait pour admirer du théâtre « choral » (imitation de l’Antiquité, là encore) ou des spectacles de propagande. Une « chose » (Thing en vieil allemand) est un rassemblement populaire dans un décor naturel. 400 amphithéâtres de ce type étaient prévus par le régime, qui en a tout de même construit quelques dizaines entre 1933 et 1939.

À partir de 1935, de nombreux amphithéâtres ont été utilisés pour des représentations de pièces classiques et des festivals folkloriques. (Photo : auteur inconnu/carte postale ancienne)
Le climat allemand et les doutes d’Hitler quant aux anciennes pratiques germaniques ont eu raison de ces « Thingstätten ». (Photo : BishkekRocks/CC)

Le bunker d’Hitler : détruit

Le Führerbunker, ou « l’abri du Führer », désigne plus qu’un simple abri en béton. En réalité, c’était un complexe de salles souterraines en plein cœur de Berlin, accessible par la Chancellerie du Reich (voir les images après celles du bunker). Hitler s’y est suicidé le 30 avril 1945, juste avant la prise du Reichstag par les Soviétiques.

Cliché de juillet 1947 montrant l’entrée arrière du « Führerbunker », dans le jardin de la chancellerie du Reich. (Photo : Allgemeiner Deutscher Nachrichtendienst)
Ce qu’il en reste après son dynamitage… (Photo : Bundesarchiv)
Aujourd’hui, à l’emplacement de l’entrée du bunker, on trouve une barre d’immeuble. Un panneau explicatif raconte l’histoire du lieu. (Photo : DR)

La Chancellerie du Reich : détruite

La Neue Reichskanzlei ou « Nouvelle Chancellerie » du Reich fut, entre 1938 et 1945, la résidence officielle d’Adolf Hitler, le chef de l’État allemand. Il en avait confié la conception et la réalisation à son architecte personnel Albert Speer. « J’ai besoin de grands salons et de grandes salles pour pouvoir en imposer aux potentats étrangers », surtout aux plus petits, lui avait dit Hitler.

Speer conçut une enfilade de pièces se succédant le long d’un axe. Pour respecter les délais imposés par son chef, l’architecte dut se passer de certains calculs et imposer des cadences infernales, d’où sa réputation de « grand organisateur ». Son bâtiment, détruit en 1945 par les Soviétiques, n’aurait peut-être pas tenu très longtemps.

Façade principale de la Nouvelle Chancellerie. (Photo : Bundesarchiv)
La « Marmorgalerie », ou galerie des marbres. Le projet reposait sur le chemin que devait parcourir le visiteur avant d’arriver au bureau d’Hitler. (Photo : Bundesarchiv)

Le théâtre de Sarrebrück : utilisé

Le théâtre a été construit entre 1937 et 1938 sur les plans de l’architecte Paul Otto August Baumgarten durant le IIIe Reich, cadeau d’Hitler à la Sarre à la suite du référendum de 1935 par lequel la Sarre intégra le Reich.

Vue de la façade du Théâtre national de la Sarre, en 2006. (Photo : Hugo/CC)

La station balnéaire de Prora : en voie de réhabilitation

Prora est une station balnéaire allemande, construite sous le régime nazi. Situé sur l’île de Rügen à 300 km au nord de Berlin, le complexe monumental, construit en béton de 1936 à 1939 pour l’organisation de loisirs Kraft durch Freude (siglé KdF, en français : « la force par la joie ») est un bon exemple d’architecture nationale-socialiste.

En 2010, des pans entiers du « Colosse de Rügen », aux fenêtres éventrées, menaçaient de tomber en ruine. Classé au patrimoine national allemand depuis 1994, il n’est pas question de le faire sauter.

Le KdF en 1937 à Prora, prévu pour accueillir 20 000 personnes. (Photo : Bundesarchiv)
En 2011, une auberge de jeunesse de 400 lits y a été ouverte, sur une portion de 150 mètres, après deux ans de travaux pour 27 millions d’euros. Un projet de réhabilitation d’une partie des bâtiments en complexe hôtelier de luxe est dévoilé à l’été 2015. (Photo : Steffen Löwe/Domaine public)

Le Centre des congrès de Nuremberg : partiellement utilisé

Le Reichsparteitagsgelände (littéralement : « Terrain du Congrès du parti du Reich ») est un gigantesque complexe architectural à Nuremberg, qui a accueilli de 1933 à 1938 les congrès annuels du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands). Cet ensemble est la première grande réalisation d’Albert Speer, l’architecte d’Hitler. Il sert actuellement de tribunes pour des courses de motos, mais le bâtiment, disproportionné, n’a pas grande utilité.

Le « Reichsparteitaggelände » en 2004. (Photo : Stefan Wagner/CC)
La conception du Centre des congrès (ici en 2009) reste l’un des symboles de l’achitecture de l’époque nationale-socialiste. (Photo : Nicohofmann/CC)

Le Stade Olympique de Berlin : réhabilité

Le stade olympique de Berlin est resté célèbre pour avoir accueilli les Jeux Olympiques de 1936, à des fins de propagande pour le pouvoir. C’est le domicile historique du club Hertha BSC Berlin ; il a accueilli en outre plusieurs matches des Coupes du monde de football en 1974 et 2006. C’est dans ce stade qu’un certain Zidane a donné un fameux coup de tête…

Le Stade Olympique en 1936. (Photo : domaine public)
Le 3 juillet 2000, des travaux de rénovation débutent sur le stade en vue de la Coupe du monde 2006. Ici, l’extérieur du stade en 2010. (Photo : Wolfgang26/CC)

Germania : jamais construit

Welthauptstadt Germania (« Capitale mondiale Germania ») était le projet hitlérien de construction d’une capitale gigantesque pour le IIIe Reich en lieu et place de Berlin. Inspirée par ce qui pouvait exister dans d’autres capitales mais à des dimensions nettement plus grandes et conçue par Albert Speer, elle devait être construite une fois que l’Allemagne aurait remporté la Seconde Guerre mondiale.

Maquette d’ensemble de Germania datant de 1939 et conservée depuis au Deutsches Bundesarchiv. On aperçoit au premier plan la gare du Sud, et en perspective l’arc de Triomphe, la grande avenue et le Grand Dôme. (Photo : Bundesarchiv)
Le Grand Dôme ou Halle du Peuple est un projet architectural monumental qui devait voir le jour à Berlin, dans le cadre de la reconstruction de la ville. (Photo : Bundesarchiv)